TRÊVE DE PLAISANTERIES !!!
« Depuis quelques semaines tout se passe
au Moyen-Orient comme si un adulte, agacé par un enfant impossible
à réduire, se défoulait en lui infligeant une
raclée dont la violence est sans commune mesure avec la réalité
des méfaits observés. C'est en tous les cas, ainsi
que les Occidentaux aimeraient présenter les choses aux pékins
vulgaires que nous sommes.
Dans la mesure où personne, parmi nous,
ne peut se vanter de n'avoir jamais perdu son sang froid dans des
circonstances analogues (toutes proportions gardées, bien
évidemment), nous fixons la ligne d'horizon avec un air plus
ou moins gêné selon nos aspirations morales personnelles
tout en exprimant un fond sonore vaguement réprobateur. Bref,
le genre "circulez, il n'y a rien à voir", orchestré
sur la recette du fameux pâté d'alouette et de cheval
à 50% (un cheval pour une alouette). Pourtant une politique
est là, informulée. Si, ses objectifs sont masqués
sous des apparences trompeuses, elle ne s'en exprime pas moins de
manière parfaitement explicite.
Le problème des bonnes âmes en proie
aux indignations vertueuses réside en ce qu'elles ne parviennent
pas à assumer les réalités sur lesquelles se
projettent la virtualité de leur pensée. Plutôt
que de s'interroger sur l'omelette, ils ne cessent de se lamenter
sur la regrettable nécessité de casser les œufs.
Peut-être allez-vous reprocher aux "Humeurs"
de n'avoir pas de ces pudeurs ? Tant pis, à nos yeux ce qui
paraît essentiel, c'est la motivation véritable d'une
politique qui, selon des procédures diverses, se développe
aux Moyen-Orient depuis bientôt cent ans, depuis que l'Occident
roule en voiture. Et que les Chinois, les Japonais et les Indiens
aient à leur tour inventé l'automobile, ne simplifie
pas les choses.
Dans ce brouhaha où, miraculeusement,
le bruit de l'explosion de quelques roquettes arrive à couvrir
complètement le tintamarre assourdissant pourtant des bombardiers,
des hélicoptères, des chars et de l'artillerie de
campagne, où les morts, les blessés et les destructions
sont les objets de comparaisons indécentes, se profilent
des objectifs. Les caractériser; les observer, les analyser
et les considérer sont l'essentiel d'une démarche
pour saisir ce qui se passe. Que cela plaise ou non, c'est vers
le "pourquoi" et le "où" que nous devons
diriger nos regards. Ce nouveau Moyen-Orient que nous promet le
Secrétaire d'Etat des Etats-Unis. En l'occurrence, le "comment",
toujours écrit dans le sang de populations dont la seule
erreur est d'être là au mauvais lieu et au mauvais
moment, ne représente qu'un ensemble d'anecdotes. »
IL N'EST PAS DE MOTS INNOCENTS
Il n'est pas d'échange qui ne passe par la parole : le contenu,
quand il existe, s'exprime au moyen de mots. Cette constatation,
pourtant triviale, éclaire sous un jour impitoyable l'actu-elle
crise planétaire dont la matérialité, pour
l'instant, s'étale au Moyen-Orient. Le maître mot qui
semble gouverner aujourd'hui le quotidien international est "terrorisme".
Un terme qui se décline à l'infini mais dont l'utilisation
est soigneusement contenue dans quelques significations élémentaires.
Le problème, si c'en est un, est que son utilisation
permanente pour décrire les événements actuellement
observables leur attribue un caractère qui les rend incompréhensibles.
Lorsque, au cours d'un conflit, des populations en fuite sont bombardées,
mitraillées, lancées démunies sur toutes les
routes du monde, il ne vient à personne l'idée de
qualifier ces comportements de "terroristes". Par contre,
au cours de la deuxième guerre mondiale, il n'est pas d'activité
de résistance qui n'ait été dénoncée
comme "terroriste" par la puissance occupante. Depuis,
en Palestine, les Britanniques, au Vietnam, les Français
puis les Américains, en Algérie, les Français
encore, n'ont pas manqué de dénoncer l'Irgoun, le
Viet Cong et le F.L.N. comme autant de groupes terroristes. La paix
à rétablir passant, bien évidemment, par l'éradication
de ces groupes minoritaires dont les méthodes… etc,
etc.
L'expérience nous indique que tous les conquérants,
tous les colonisateurs, tous les "exportateurs" de civilisation,
en déployant leur sollicitude commerciale se sont heurtés
à des résistances, dont la légitimité
éventuelle importe peu, mais toutes dénoncées
selon le vocabulaire du moment comme "terroristes". Une
constante universelle pourtant : si des accalmies ont pu être
observées à la suite de répressions particulièrement
musclées, elles ne furent que passagères, sauf dans
les cas, relativement rares, où les porteurs de contradiction
ont été annihilés jusqu'au dernier. Dans tous
les autres cas, les plus nombreux, un jour ou l'autre, les belligérants
se sont retrouvés à une table commune.
A l'origine de tous ces conflits, le refus viscéral
de s'interroger sur le "pourquoi" de la démarche
initiale, c'est-à-dire sur la politique choisie et la stratégie
qui en découle pour en matérialiser les objectifs.
Toujours, des Perses, des Mèdes, des Asiates, des Grecs aux
Romains, des conquérants Arabes aux Croisés, des Européens
médiévaux aux explorateurs modernes, personne, jusqu'aux
temps présents n'a cherché autrement que dans le fracas
des batailles, quelque manière moins coûteuse d'envisager
le présent et l'avenir. Tous pourtant, parfois même
au prix de leur perte, ont dû se résoudre à
négocier avec leurs adversaires.
Mais pourquoi ? Parce que la puissance, même
passagère, est aux yeux de ceux qui la possèdent la
justification indiscutable de la supériorité de leur
modèle existentiel. Aussi, toute résistance est, par
essence même, inconcevable. Sa manifestation, quels que soient
les moments et les idéologies dominantes, ne peut être
que l'expression d'une mauvaise nature, la philosophie actuelle
de "l'Axe du Mal", par exemple. Il n'y a pas de discussion
possible qui ne serait autre chose que l'affirmation d'une reddition
totale et universelle. Bref, à partir du moment où
la politique est définitivement acquise, il ne reste plus
qu'à la traduire en stratégie et imaginer les tactiques
de son implémentation. Le "pourquoi" étant
immuable, il ne reste plus qu'à administrer le "comment",
c'est-à-dire la mise en œuvre de la répression.
La victoire par l'annihilation de l'un ou l'autre,
ou des autres protagonistes. La fin des conflits est une admission
de défaite parce qu'elle ne peut intervenir qu'au prix d'une
révision déchirante de la politique erronée
qui a déclanché le conflit. Certes, si les adversaires
reconnaissent qu'il ne peut y avoir de paix autrement que par un
examen des divergences originelles telles qu'elles ont évolué
à la suite des erreurs tactiques, il est possible de les
réduire, voire d'effacer avec le temps toutes les blessures,
toutes les rancœurs, les incompréhensions mêmes.
Mais il faut "causer" et, en fin de compte,
aussi déplaisant que cela puisse être à ceux
qui ont le plus d'avions, de chars et de canons, de reconnaître
que les puissances de feu ne font pas l'universalité des
comportements. Il n'est possible de "causer" qu'avec ceux
et celles qui se battent, ne serait-ce qu'avec des lances pierres.
Un avertissement, cependant : les "Humeurs", selon notre
habitude, n'entendent nul jugement. En ce qui les concerne, ni les
règles morales, ni les indignations unanimes bien que leurs
objets n'aient rien de commun, les condamnations aussi définitives
des uns et des autres par les uns et les autres, sont autant d'épisodes
anecdotiques, pour tout dire. Ne voyez donc aucune prise de position
favorable à l'une ou l'autre des parties
Faire de la politique, c'est avant tout savoir jusqu'à
quel "où" un acteur est disposé à
progresser et au moyen de quel "comment", pour parvenir
à imposer son "pourquoi" à un adversaire.
La politique, ce n'est pas une pratique de bons sentiments, même
si nous nous tuions à le croire et à tenter de le
faire croire. Et, l'expérience constante est là pour
nous rappeler de manière permanente que la puissance militaire
n'est, au bout du compte, qu'un moyen dérisoire et généralement
insuffisant.
Faire de la politique, c'est reconnaître au
plus vite qu'une affaire est bien ou mal engagée et de savoir
en tirer toutes les conséquences sans tarder. Bref, savoir
juger du réalisme des choix et des conditions nécessaires
à mettre en œuvre pour les réaliser.
EN L'OCCURRENCE
Sur la base de ces quelques remarques, il est possible
de tenter de jeter un autre regard sur la situation actuelle du
Moyen-Orient. Il est probable qu'une partie de cet examen relève
de ce que les anglo-saxons appellent du "wishful thinking",
c'est-à-dire de l'illusion d'imaginer que les dirigeants
de ce monde sont capables de s'abstraire de leur narcissisme et
d'aller jusqu'à entrevoir que l'adversaire mérite
de la considération. Enfin, on peut toujours rêver
!
Cela dit, de quoi s'agit-il ? Trois caractéristiques
essentielles semblent déterminer la situation actuelle,
- le pétrole ;
- le réveil du nationalisme arabe ;
- la naissance d'une nationalité palestinienne.
Les événements actuels paraissent n'être
que des conséquences, bien qu'immédiates, de la gestion
de ces trois paramètres par les nations développées
et des réactions qu'elle entraîne chez les divers groupes
localement présents, qu'ils soient nationaux, ethniques,
claniques, politiques et religieux.
Pour des raisons qui tiennent essentiellement à
des appréciations passées et sur la nature desquelles
il ne paraît pas intéressant de revenir, la région
est en équilibre instable depuis bientôt un siècle.
Si dans une première étape, des compagnies privées
occidentales se sont réservées la gestion directe
des ressources, la fin de la seconde guerre mondiale, le développement
de la guerre froide et l'éveil des nationalismes ont sérieusement
déstabilisé le schéma initial. Les pouvoirs
régionaux se sont déterminés selon les conditions
locales. Les uns, historiquement soumis, puis liés aux influences
anglo-saxonnes et américaines, ont tenté de prospérer
et d'évoluer dans leur orbite. Les autres, souvent à
la suite de maladresses qui auraient pu être facilement évitées,
ont manifesté une opposition de plus en plus violente aux
tentatives de "mise au pas".
A l'origine, pourtant, il ne s'agissait que de répartir
plus équitablement les revenus tirés du pétrole.
Ce n'est qu'au cours du temps que les mesures prises pour essayer
de garder le contrôle de la ressource ont conduit à
des conséquences auxquelles les acteurs n'ont pas semblé
prêter l'attention qu'il aurait fallu.
Parallèlement, le rétablissement d'un
royaume éteint depuis deux mille ans, s'est déroulé
dans des conditions qui plaçaient cette réinvention,
par ailleurs acceptable, dans un univers de contestation permanente.
Bref, à l'origine de l'automobile, il n'y
avait là que des tribus sans aucune consistance politique.
Cent ans plus tard, il y a des nations, des promesses de nations,
des mouvements nationalistes souvent fédérés
autour d'extrémismes religieux… et une ressource pétrolière
dont le contrôle échappe de plus en plus à ses
inventeurs.
Si la pérennité des deux premiers paramètres
paraît indissociable, le troisième, cette naissance
d'un peuple palestinien, relève purement et simplement d'une
accumulation d'erreurs d'appréciation qui ont conduit à
une incompréhension totale des réactions et des comportements
réciproques, renforcée par un évident mépris
des derniers arrivés pour les autochtones.
Le problème n'est pas, s'il a jamais été,
de rechercher les responsabilités d'une situation qui s'est
installée jour après jour dans une indifférence
quasi générale quant aux personnalités des
uns et des autres mais dans une avidité permanente en ce
qui concerne les ressources énergétiques. Le problème
est que si nous nous tournons vers notre sage chinois et que nous
observions son bras en écoutant sa bouche, quelques remarques
élémentaires pavent notre compréhension.
1. Les Etats-Unis ne supportent plus de ne pas contrôler
directement les puits de pétrole du Moyen-Orient car d'une
part, une partie des producteurs échappent à leur
puissance et d'autre part, les nations sur lesquelles ils pouvaient
s'appuyer jusqu'ici sont de plus en plus réticentes, soumises
à une rue qui, pour silencieuse jusqu'à présent,
pourrait bien s'éveiller.
2. Les divisions frontalières, beaucoup moins ethniques qu'il
y paraissait, se fragilisent et se perméabilisent à
mesure que le sentiment national prend la forme d'un mouvement religieux
irrédentiste.
3. Une affaire purement locale, disjointe à l'origine de
cette géographie stratégique, devient un abcès
de fixation, un cas d'école, une manifestation planétaire
du mépris souverain de l'Occident vis-à-vis de tout
un peuple luttant pour sa survie. L'affaire israélo-palestinienne
devient le creuset où pourrait se forger cette hypothétique
"nation arabe" où le Croissant fertile, enfin,
serait définitivement lié aux plaines du Tigre et
de l'Euphrate.
Peu importe l'appréciation que nous pourrions avoir de ce
"nouveau Moyen-Orient" qui n'a pas grand rapport avec
celui que nous promettait, il y a moins d'une semaine, le Secrétaire
d'Etat des Etats-Unis. Il est évident que toute la diplomatie
américaine est fondée sur la disparition définitive
de cette menace.
Nous avons le"pourquoi", le "où"
vient d'être énoncé. Le "comment"
est en cours. Ce que nous ne savons pas, les principaux acteurs
non plus, sans doute, c'est le montant du prix que l'Occident est
disposé à payer pour détruire toute menace
pour, au mieux, les trente ans à venir. En face, entre les
ruines, la faim, les taudis, les blessures et la mort, les "autres"
n'ont rien à perdre. Toute trêve, à leurs yeux,
est déjà une victoire car elle est manifestation de
leur existence.
ALORS, "ON" CAUSE OU "ON" S'ETRIPE…
JUSQU'AU DERNIER ?
Eh oui ! Là aussi, tout est question de prix.
Il n'y a pas de violence de bombardement qui tienne. Pour aller
jusqu'au bout, c'est-à-dire l'effacement de l'antagonisme,
deux modes de conduite semblent possibles qui dépendent du
choix politique.
Soit l'Occident accepte de tenir compte de l'existence
d'un modèle qui lui est étranger et dont le développement
lui paraît détestable : dans ce cas, nous commençons
par prendre langue. En fait, nous ne les connaissons pas plus qu'ils
ne nous connaissent. Que signifie alors un "vivre et laisser
vivre" ? Explorons !
Soit l'Occident vit cet "autre" comme une
menace mortelle dont l'existence ne conduira jamais à un
compromis qui ne serait qu'une auto négation. Alors, trêve
de plaisanteries et d'indignation vertueuse, de prétextes
moraux et autres balivernes. Eux ou nous ! Mais en connaissance
de cause, sans plaisir et sans haine comme des garçons bouchers
(Franju in "Le sang des bêtes"). Mais qui nous prouve
que nous sommes les seuls possesseurs de la bombe finale ?
L'ennui, c'est que ce n'est plus une affaire locale.
En effet, pour obtenir l'accord sinon l'indifférence polie
du "monde civilisé", il a fallu globaliser. En
créant la notion "d'Axe du Mal", c'est tout l'Occident
qui se trouve concerné par un ennemi devenu sans visage.
Qui se bat, pourquoi et contre qui ? Pour négocier, il faut
rencontrer ceux qui se battent. Les termes idéologiques et
moraux qui encadrent la crise actuelle ne sont pas matière
à discussions, ils ne suggèrent que des abandons,
des conversions, des reniements. Pour qu'une table de négociation
puisse être dressée, il va falloir revenir aux problèmes
réels. Pour y parvenir, c'est-à-dire, pour que des
interlocuteurs s'installent en face de nous, il va falloir reconnaître
les adversaires et les attirer, alors que les combattants effectifs
ont tellement perdu qu'ils n'ont plus rien à perdre. Leur
survie même n'est plus matière à négociation.
L'accumulation de nos errements nous oblige aujourd'hui à
la reconsidération radicale de nos politiques, de nos stratégies
et de nos tactiques. C'est cette révision déchirante
matérialisée par quelques mesures fondamentales qui
permettrait, peut-être, de créer les conditions d'une
cohabitation pacifique. Il est clair que nous sommes allés
bien loin sur le chemin de l'incompréhension mutuelle.
Saurons-nous avaler les pilules que nous ont préparées
la conviction de notre supériorité et la puissance
de notre technologie ?
Alors ? "On" cause ou "on" s'étripe
? La bombe ou l'agape pacifique ? Alors, à table ! Même
si nous sommes les meilleurs, "ils" sont aussi meilleurs
que nous.
Qu'en pensez-vous ? »
Romain Jacoud
Courriel : humeurs.strategiques@free.fr
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