vendredi 21 novembre 2008

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Histoire du Futur

Redoutée par les uns, vivement réclamée par d'autres, l'unité linguistique de l'Europe se sera donc réalisée sans heurts ni résistances, comme d'ailleurs cela s'était passé lors de l'introduction de l'euro. Il faut dire que les esprits y étaient préparés de longue date, et que la pratique de l'anglais était au fil des ans devenue à ce point prépondérante qu'il était devenu tout naturel de mettre la loi en accord avec l'usage. Les rares Cassandres en ont été pour leur frais, et les opinions publiques, sensibilisées par des campagnes de communication avisées, ont toutes réservé le meilleur accueil à la nouvelle Unified European Common Law.
Il faut se souvenir qu'avant d'avoir été reprise et portée jusqu'au succès final par la communauté scientifique, l'idée de langue unique était au départ issue des milieux politiques. L'entrée de dix nouveaux pays en 2004 fit exploser les antiques pratiques babéliennes maintenues tant bien que mal dans les couloirs de Bruxelles : avec onze langues différentes, on arrivait encore à trouver des interprètes et à éditer une version de chaque document dans chaque langue, même si depuis fort longtemps, l'habitude était prise, dans toutes les réunions techniques et de second rang, de n'utiliser que l'anglais sans traduction ; mais avec huit langues nouvelles, même les apparences ne pouvaient plus être sauvées. L'Allemagne et la France réussirent pendant un court laps de temps à maintenir la fiction des "trois langues majeures", mais les nouveaux pays, qui drainaient la majorité des investissements communautaires et représentaient les seules réserves de croissance de l'Union, eurent vite fait de faire entendre leur voix.
Les Hongrois plaidaient avec fougue : nous sommes comme les Finnois, nous avons une langue atypique que personne ne comprend ; nous y renonçons, cela montre assez notre foi en l'Europe, nous finançons nous-mêmes notre passage à l'anglais, et voilà qu'on voudrait que nous apprenions non pas une langue nouvelle, mais trois ! dans ce cas, que Bruxelles nous envoie assez de professeurs et qu'elle les paye !
L'argument fit mouche, car bien entendu Bruxelles n'avait ni le sou, ni les professeurs. Les Polonais se montrèrent encore plus incisifs : Nous sommes 40 millions, jadis on nous avait forcés par la contrainte à parler qui allemand, qui russe… et cette fois c'est de nous-mêmes que nous adoptons l'anglais ! C'est nous qui faisons le plus grand sacrifice, avec nos 40 millions de citoyens ! Il serait inacceptable que d'autres refusent de faire un effort beaucoup plus petit que celui que nous nous imposons…
Une coalition se noua, de la Baltique à l'Adriatique, autour de l'Autriche puis de la Hongrie, pour promouvoir l'anglais langue unique, vecteur de communication et de progrès. Ses promoteurs se cherchèrent un sigle parlant : il fut un moment proposé Keys for Keenness and Kindness (des clefs pour l'enthousiasme et la magnanimité) ; mais le Ku Klux Klan fit valoir ses droits historiques sur cet acronyme et l'accord finit par se faire sur Knowledgecraving and Knighthood (quête de la connaissance et esprit chevaleresque). D'après les spécialistes de la communication, la combinaison de ces deux valeurs synthétisait au mieux les attentes profondes du citoyen européen de ce début du 21ème siècle ; le problème c'est que les studios Disney en étaient propriétaires, depuis la sortie de leur film La Savante aux Yeux d'Or et le Preux Écuyer. Plutôt que de s'engager dans un long procès, le K and K préféra mobiliser les fonds structurels communautaires pour lancer à Wall Street une OPA sur Disney. Après une âpre bataille boursière qui rappela aux petits porteurs français le bon souvenir du Canal de Panama et des tramways de Saint Petersbourg, Disney devenait Européen de plein droit et le centre de gravité de l'Union se déplaça à Vienne et Budapest. L'adoption de l'anglais n'était plus alors qu'une question de temps, chacun préférant naturellement les nouveautés européennes de Disney en version originale et sans sous-titrages.
Comme on pouvait le penser, la seule opposition, bien timide au demeurant, fut celle des souverainistes français. Ils se mobilisèrent pour défendre Bruxelles "la ville que le Général de Gaulle avait choisie" et vitupérer les cités danubiennes jumelles "antre des Habsbourg, nos ennemis de toujours". Trouvant comme à l'accoutumée les bonnes références adaptées aux justes causes, ils fondèrent un "Comité Clémenceau" qui organisa une manifestation de masse à Toulon, devant l'épave rouillée de l'ancien porte avions transformé en discothèque. Devant 250 personnes enthousiastes, le dernier ministre du général de Gaulle toujours vivant prononça à 98 ans un vibrant discours appelant au "sursaut républicain" et à une "nouvelle résistance". Puis l'assistance se retira dans un restaurant du port où l'adjoint au maire Front National leur expliqua ce qu'était selon lui le "bon choix" pour les prochaines élections cantonales.
Pendant un moment, les choses parurent traîner en longueur, car le monde politique, si prompt à accueillir les idées émergentes, tarde généralement à les mettre en pratique. L'impuissance parlementaire allait-elle être la dernière chance des langues nationales ? C'était sans compter sans l'impatience des chercheurs, des scientifiques et des universitaires. Réunis en congrès à Presbourg, ils lancèrent aux institutions communautaires un véritable ultimatum :
"Nous, élites pensantes de l'Europe, créateurs des richesses et acteurs du Progrès, nous nous adressons aujourd'hui pour la dernière fois aux peuples européens dans leurs langues nationales. Car pour pouvoir continuer à concurrencer efficacement l'Amérique, nous devons nous appuyer sur un espace scientifique unifié dans ses normes et ses protocoles, lui-même en symbiose avec une société européenne unifiée dans sa langue et ses institutions. Nous n'entendons certes pas intervenir sur les comportements privés, qu'ils soient religieux, vestimentaires, sexuels ou linguistiques ; mais nous exigeons de la sphère publique qu'elle nous offre les meilleures conditions d'exercice de nos talents au service de tous. Aujourd'hui, le maintien de la diversité linguistique est un frein insupportable à la circulation de la connaissance. Faute d'une unification immédiate, nos meilleurs cerveaux risquent de partir pour d'autres continents, et l'Europe aura manqué son rendez-vous avec l'Histoire".
Nul ne pouvait décemment faire autre chose que de se prosterner devant l'avis de la Science, de la Recherche et de l'Université. La messe était dite. En France on se fit un devoir et un honneur d'en rajouter, de redoubler de manifestations d'allégresse, de crier victoire. Le Congrès réuni d'urgence à Versailles amenda la Constitution, qui stipulait désormais que "le français étant la langue de la République, la République utilisant la langue de l'Europe, le français devra être parlé, écrit et pensé en anglais". Sitôt cette affaire votée, le Congrès décida de siéger désormais au château de Schönbrunn.
Des esprits persifleurs remarquèrent alors que pendant toute cette période, l'Angleterre était restée muette et perplexe. Curieusement, l'anglicisation du continent provoqua chez les Britanniques un réflexe insulaire inattendu. Le Royaume Uni quitta l'Union Européenne avec fracas, clamant haut et fort : "Dieu est mon Droit, Honi soit qui mal y pense !".
A Paris, les politiques jubilaient, les intellectuels exultaient, les partenaires sociaux se congratulaient. Pour un Juppé arguant qu'il faut se rallier à une "démarche de raison plus que de cœur", pour un Jospin concédant "qu'il vaut mieux une Europe sociale en anglais qu'une Europe du capital faisant ses profits du protectionnisme linguistique", pour un Genestar qui "préfère travailler en anglais avec des hommes et des femmes de progrès que rester français avec le Pen", que d'enthousiasme, que de lyrisme, dans les médias, les cafés, les théâtres… tout Paris était en fête, en fleurs, en chansons.
Plenel et Colombani terminaient ainsi leur dernier éditorial en français : "Nous étions leaders en France. Maintenant nous allons enfin pouvoir devenir un grand compétiteur européen", tandis qu'Alain Duhamel, depuis peu élu secrétaire perpétuel de l'Académie Française, clôturait la dernière séance de la vieille dame du quai Conti par un vibrant message d'espoir : "Maintenant, grâce à l'anglais, les auteurs français ont devant eux un marché de 400 millions de lecteurs, davantage qu'ils n'en ont jamais eu. Cela va booster la création littéraire d'une manière incroyable. Nous entrons dans l'époque la plus féconde et la plus riche de notre longue Histoire".
Mais laissons le mot de la fin à Jean d'Ormesson : "Oui, j'aurais pu me laisser aller à l'amertume en voyant disparaître la langue de Flaubert et celle de Proust. Mais je sais qu'il est des étoiles qui se brisent, des valses qui se figent sur un coup de cymbale, des flèches brûlantes qui nous transpercent de part en part et nous transfigurent. Il faut savoir changer de navire, renouveler son être et son devenir, affronter la nuit pour en faire jaillir la lumière, enterrer ses souvenirs comme un précieux legs offert à la roue de la Destinée. C'est notre tour aujourd'hui d'aborder les rives du Nouveau Monde. Nous sommes les conquérants pacifiques d'une Terre nouvelle à féconder. A ce jour, j'ai compris que je resterai d'autant plus français au plus profond de mon âme que je devrais m'exprimer dans la langue courante de tous les Européens, mes frères de sang, mes frères de culture et d'aventure. Intime, mon français n'en sera que plus intense, plus pur, plus charnel. Car tout au long du permanent colloque singulier, et duel à la fois, que nous avons entretenu jusqu'ici lui et moi, je pressentais sans le savoir qu'arriverait le moment inéluctable, aporique et transcendantal de notre séparation. Oui, Français, ma langue, il fallait que cela fût consommé, il était écrit que je ne quitterai pas ce monde avant de ne t'avoir toi-même quitté, aussi hallucinante que cette hypothèse eût pu me paraître lorsque je donnais mes premières chroniques au Figaro. Oui, sans toi je ne serai jamais devenu celui qui aujourd'hui, étreint par l'émotion, te dit en sanglotant : Adieu ! adieu, repose en paix, et sois pour toujours le plus bienheureux parmi les bienheureux !"

Charlotte Corday, le 16 février 2004,
en ce jour de la Sainte-Julienne.

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