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Histoire
du Futur
Redoutée par les uns, vivement
réclamée par d'autres, l'unité linguistique de l'Europe
se sera donc réalisée sans heurts ni résistances,
comme d'ailleurs cela s'était passé lors de l'introduction
de l'euro. Il faut dire que les esprits y étaient préparés
de longue date, et que la pratique de l'anglais était au fil des
ans devenue à ce point prépondérante qu'il était
devenu tout naturel de mettre la loi en accord avec l'usage. Les rares
Cassandres en ont été pour leur frais, et les opinions publiques,
sensibilisées par des campagnes de communication avisées,
ont toutes réservé le meilleur accueil à la nouvelle
Unified European Common Law.
Il faut se souvenir qu'avant d'avoir été reprise et portée
jusqu'au succès final par la communauté scientifique, l'idée
de langue unique était au départ issue des milieux politiques.
L'entrée de dix nouveaux pays en 2004 fit exploser les antiques
pratiques babéliennes maintenues tant bien que mal dans les couloirs
de Bruxelles : avec onze langues différentes, on arrivait encore
à trouver des interprètes et à éditer une
version de chaque document dans chaque langue, même si depuis fort
longtemps, l'habitude était prise, dans toutes les réunions
techniques et de second rang, de n'utiliser que l'anglais sans traduction
; mais avec huit langues nouvelles, même les apparences ne pouvaient
plus être sauvées. L'Allemagne et la France réussirent
pendant un court laps de temps à maintenir la fiction des "trois
langues majeures", mais les nouveaux pays, qui drainaient la majorité
des investissements communautaires et représentaient les seules
réserves de croissance de l'Union, eurent vite fait de faire entendre
leur voix.
Les Hongrois plaidaient avec fougue : nous
sommes comme les Finnois, nous avons une langue atypique que personne
ne comprend ; nous y renonçons, cela montre assez notre foi en
l'Europe, nous finançons nous-mêmes notre passage à
l'anglais, et voilà qu'on voudrait que nous apprenions non pas
une langue nouvelle, mais trois ! dans ce cas, que Bruxelles nous envoie
assez de professeurs et qu'elle les paye !
L'argument fit mouche, car bien entendu Bruxelles n'avait ni le sou, ni
les professeurs. Les Polonais se montrèrent encore plus incisifs
: Nous sommes 40 millions, jadis on nous avait
forcés par la contrainte à parler qui allemand, qui russe…
et cette fois c'est de nous-mêmes que nous adoptons l'anglais !
C'est nous qui faisons le plus grand sacrifice, avec nos 40 millions de
citoyens ! Il serait inacceptable que d'autres refusent de faire un effort
beaucoup plus petit que celui que nous nous imposons…
Une coalition se noua, de la Baltique à l'Adriatique, autour de
l'Autriche puis de la Hongrie, pour promouvoir l'anglais langue unique,
vecteur de communication et de progrès. Ses promoteurs se cherchèrent
un sigle parlant : il fut un moment proposé Keys for Keenness and
Kindness (des clefs pour l'enthousiasme et la magnanimité) ; mais
le Ku Klux Klan fit valoir ses droits historiques sur cet acronyme et
l'accord finit par se faire sur Knowledgecraving and Knighthood (quête
de la connaissance et esprit chevaleresque). D'après les spécialistes
de la communication, la combinaison de ces deux valeurs synthétisait
au mieux les attentes profondes du citoyen européen de ce début
du 21ème siècle ; le problème c'est que les studios
Disney en étaient propriétaires, depuis la sortie de leur
film La Savante aux Yeux d'Or et le Preux Écuyer. Plutôt
que de s'engager dans un long procès, le K and K préféra
mobiliser les fonds structurels communautaires pour lancer à Wall
Street une OPA sur Disney. Après une âpre bataille boursière
qui rappela aux petits porteurs français le bon souvenir du Canal
de Panama et des tramways de Saint Petersbourg, Disney devenait Européen
de plein droit et le centre de gravité de l'Union se déplaça
à Vienne et Budapest. L'adoption de l'anglais n'était plus
alors qu'une question de temps, chacun préférant naturellement
les nouveautés européennes de Disney en version originale
et sans sous-titrages.
Comme on pouvait le penser, la seule opposition, bien timide au demeurant,
fut celle des souverainistes français. Ils se mobilisèrent
pour défendre Bruxelles "la ville que le Général
de Gaulle avait choisie" et vitupérer les cités danubiennes
jumelles "antre des Habsbourg, nos ennemis de toujours". Trouvant
comme à l'accoutumée les bonnes références
adaptées aux justes causes, ils fondèrent un "Comité
Clémenceau" qui organisa une manifestation de masse à
Toulon, devant l'épave rouillée de l'ancien porte avions
transformé en discothèque. Devant 250 personnes enthousiastes,
le dernier ministre du général de Gaulle toujours vivant
prononça à 98 ans un vibrant discours appelant au "sursaut
républicain" et à une "nouvelle résistance".
Puis l'assistance se retira dans un restaurant du port où l'adjoint
au maire Front National leur expliqua ce qu'était selon lui le
"bon choix" pour les prochaines élections cantonales.
Pendant un moment, les choses parurent traîner en longueur, car
le monde politique, si prompt à accueillir les idées émergentes,
tarde généralement à les mettre en pratique. L'impuissance
parlementaire allait-elle être la dernière chance des langues
nationales ? C'était sans compter sans l'impatience des chercheurs,
des scientifiques et des universitaires. Réunis en congrès
à Presbourg, ils lancèrent aux institutions communautaires
un véritable ultimatum :
"Nous, élites pensantes de l'Europe,
créateurs des richesses et acteurs du Progrès, nous nous
adressons aujourd'hui pour la dernière fois aux peuples européens
dans leurs langues nationales. Car pour pouvoir continuer à concurrencer
efficacement l'Amérique, nous devons nous appuyer sur un espace
scientifique unifié dans ses normes et ses protocoles, lui-même
en symbiose avec une société européenne unifiée
dans sa langue et ses institutions. Nous n'entendons certes pas intervenir
sur les comportements privés, qu'ils soient religieux, vestimentaires,
sexuels ou linguistiques ; mais nous exigeons de la sphère publique
qu'elle nous offre les meilleures conditions d'exercice de nos talents
au service de tous. Aujourd'hui, le maintien de la diversité linguistique
est un frein insupportable à la circulation de la connaissance.
Faute d'une unification immédiate, nos meilleurs cerveaux risquent
de partir pour d'autres continents, et l'Europe aura manqué son
rendez-vous avec l'Histoire".
Nul ne pouvait décemment faire autre chose que de se prosterner
devant l'avis de la Science, de la Recherche et de l'Université.
La messe était dite. En France on se fit un devoir et un honneur
d'en rajouter, de redoubler de manifestations d'allégresse, de
crier victoire. Le Congrès réuni d'urgence à Versailles
amenda la Constitution, qui stipulait désormais que "le français
étant la langue de la République, la République utilisant
la langue de l'Europe, le français devra être parlé,
écrit et pensé en anglais". Sitôt cette affaire
votée, le Congrès décida de siéger désormais
au château de Schönbrunn.
Des esprits persifleurs remarquèrent alors que pendant toute cette
période, l'Angleterre était restée muette et perplexe.
Curieusement, l'anglicisation du continent provoqua chez les Britanniques
un réflexe insulaire inattendu. Le Royaume Uni quitta l'Union Européenne
avec fracas, clamant haut et fort : "Dieu
est mon Droit, Honi soit qui mal y pense !".
A Paris, les politiques jubilaient, les intellectuels exultaient, les
partenaires sociaux se congratulaient. Pour un Juppé arguant qu'il
faut se rallier à une "démarche de raison plus que
de cœur", pour un Jospin concédant "qu'il vaut mieux
une Europe sociale en anglais qu'une Europe du capital faisant ses profits
du protectionnisme linguistique", pour un Genestar qui "préfère
travailler en anglais avec des hommes et des femmes de progrès
que rester français avec le Pen", que d'enthousiasme, que
de lyrisme, dans les médias, les cafés, les théâtres…
tout Paris était en fête, en fleurs, en chansons.
Plenel et Colombani terminaient ainsi leur dernier éditorial en
français : "Nous étions leaders en France. Maintenant
nous allons enfin pouvoir devenir un grand compétiteur européen",
tandis qu'Alain Duhamel, depuis peu élu secrétaire perpétuel
de l'Académie Française, clôturait la dernière
séance de la vieille dame du quai Conti par un vibrant message
d'espoir : "Maintenant, grâce à
l'anglais, les auteurs français ont devant eux un marché
de 400 millions de lecteurs, davantage qu'ils n'en ont jamais eu. Cela
va booster la création littéraire d'une manière incroyable.
Nous entrons dans l'époque la plus féconde et la plus riche
de notre longue Histoire".
Mais laissons le mot de la fin à Jean d'Ormesson : "Oui,
j'aurais pu me laisser aller à l'amertume en voyant disparaître
la langue de Flaubert et celle de Proust. Mais je sais qu'il est des étoiles
qui se brisent, des valses qui se figent sur un coup de cymbale, des flèches
brûlantes qui nous transpercent de part en part et nous transfigurent.
Il faut savoir changer de navire, renouveler son être et son devenir,
affronter la nuit pour en faire jaillir la lumière, enterrer ses
souvenirs comme un précieux legs offert à la roue de la
Destinée. C'est notre tour aujourd'hui d'aborder les rives du Nouveau
Monde. Nous sommes les conquérants pacifiques d'une Terre nouvelle
à féconder. A ce jour, j'ai compris que je resterai d'autant
plus français au plus profond de mon âme que je devrais m'exprimer
dans la langue courante de tous les Européens, mes frères
de sang, mes frères de culture et d'aventure. Intime, mon français
n'en sera que plus intense, plus pur, plus charnel. Car tout au long du
permanent colloque singulier, et duel à la fois, que nous avons
entretenu jusqu'ici lui et moi, je pressentais sans le savoir qu'arriverait
le moment inéluctable, aporique et transcendantal de notre séparation.
Oui, Français, ma langue, il fallait que cela fût consommé,
il était écrit que je ne quitterai pas ce monde avant de
ne t'avoir toi-même quitté, aussi hallucinante que cette
hypothèse eût pu me paraître lorsque je donnais mes
premières chroniques au Figaro. Oui, sans toi je ne serai jamais
devenu celui qui aujourd'hui, étreint par l'émotion, te
dit en sanglotant : Adieu ! adieu, repose en paix, et sois pour toujours
le plus bienheureux parmi les bienheureux !"
Charlotte Corday, le
16 février 2004,
en ce jour de la Sainte-Julienne.
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