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LA PRECARITE ?
LE QUOTIDIEN
DES TEMPS MODERNES !
Précarité ? Le mot
à la mode. Qu'il s'agisse du chômage des jeunes, de
la recherche des emplois, du logement, des contrats à durée
déterminée, des médias aux individus en passant
par le pékin vulgaire, les syndicats, les partis politiques
et les associations en tous genres, un seul mot, résumé
de tous les maux : précarité.
Cette fortune soudaine d'un mot jusque-là confidentiel, pour
ne pas dire pédant, devenu expression symbolique de…
mais de quoi au juste ?
Qualifie-t-il la situation de l'emploi,
la difficulté de vivre, l'inquiétude du lendemain,
l'absence d'espoir, la frilosité d'une part importante des
habitants de notre pays, quels que soient leur sexe, leur âge,
leurs origines ? La confusion paraît à ce point
étendue que cela vaut peut-être la peine de s'arrêter
un instant sur sa subite et nationale utilisation. Peut-être
? Peut-être bien, tant Jupiter règne et nous rend à
la fois sourds et aveugles au point que nos hurlements dans le noir
semblent nous avoir transformés en autant d'autistes.
RETOUR AUX SOURCES
Dans cette cacophonie, commençons par tenter d'isoler la
fréquence originelle en consultant nos dictionnaires usuels.
Le "Nouveau petit Larousse illustré" (NPLI) d'abord
:
Précarité :
1. Caractère, état de ce qui est précaire.
2. Situation d'une personne qui ne bénéficie d'aucune
stabilité d'emploi, de logement, de revenus.
Précaire :
(du latin precarius, obtenu par la prière)
Qui n'a rien de stable, d'assuré ; incertain, provisoire,
fragile.
Qui existe par autorisation révocable.
Le "Petit Robert", ensuite
:
Précarité :
Etat de ce qui est précaire.
Précaire :
(Précoire, 1336, jur. du latin precarius, obtenu par la prière)
Qui ne s'exerce que grâce à une autorisation révocable.
(déf. XVIIème siècle) Dont l'avenir, la durée
ne sont pas assurés.]
Certes si le caractère implorant
qui s'attache à l'introduction originelle ne semble plus
à l'ordre du jour, la dimension passagère, incertaine,
instable sinon éphémère (cf. les exemples donnés
par le Petit Robert) justifie l'usage qui en est fait actuellement.
Une remarque, cependant, qui paraît importante. Le champ d'application
du substantif comme du qualificatif s'étend bien au-delà
de l'acceptation actuelle. La reconquête sémantique
de l'espace que les deux termes occupent dans la réalité
du langage… et de notre vie quotidienne, nous ouvre des horizons
qui corrigent l'apparente précision qui accompagne une utilisation
peut-être un peu rapide.
En effet, sur le plan le plus général de l'activité
humaine, la durée même de la vie relève de la
précarité… encore que la caractérisation
sociale de l'autorité qui délivrerait éventuellement
"l'autorisation révocable" dépende des convictions
individuelles. Mais s'il en est de la vie prise dans son sens le
plus général, il en est de même de toutes les
activités humaines. Pire, ou mieux encore, la notion même
de permanence est sujette à caution, sinon à rejet
pur et simple dans le domaine de l'imaginaire. A la grande rigueur
pouvons-nous prétendre à l'observation d'une certaine
continuité qui rattacherait l'œuvre des générations
successives. C'est dire que la notion de précarité,
dès lors qu'elle est explicitement introduite dans le langage,
nous renvoie à notre mortalité. Aussi n'y a-t-il pas
lieu de s'étonner outre mesure de la résonance que
le terme de précarité prend aujourd'hui dans le discours
ambiant.
TOUT PROGRES NOUS DESTABILISE
Il y a quelques dizaines d'années encore, nos vies quotidiennes
s'accommodaient de l'évolution de notre environnement. La
vitesse avec laquelle celui-ci évoluait était compatible
avec celle qui gouvernait le déroulement de nos vies. Ainsi,
bien que les générations qui se sont succédé
depuis le milieu du dix-neuvième siècle jusqu'à
l'avant-guerre de 1939-1945 aient assisté à l'apparition
et à la première vulgarisation de l'usage du gaz,
de l'électricité, du chemin de fer, de la voiture,
de la radio, du téléphone, de l'avion… etc.,
etc…, la vitesse avec laquelle ces évolutions techniques
se sont installées n'a pas mis en cause notre comportement
quotidien. Nous avons eu le temps de nous habituer à l'apparition
de ces objets nouveaux et nous avons ainsi pu nous les approprier
sans que nos habitudes ne soient instantanément bouleversées.
Il a fallu presque soixante-quinze ans pour que la radio devienne
le transistor, cinquante ans pour que la télévision
trône dans tous les salons ou salles à manger, cinquante
ans pour que l'automobile ne soit plus objet de curiosité.
Les choses changeaient à vitesse humaine, pour ainsi dire
à une vitesse compatible avec notre évolution biologique
de notre naissance à notre mort sans nous rappeler à
chaque instant que nous n'étions que de passage.
Il suffit de regarder autour de nous,
d'écouter et de lire pour constater que ce n'est plus le
cas. Quel que soit le domaine considéré, matériel
ou immatériel, le changement est devenu permanent. Ce n'est
pas une évolution mais une rupture constante, imprévisible
et universelle. Rien ni personne n'y échappent, les repères,
à peine choisis, sont déjà périmés.
Les savoirs, à peine transmis, sont déjà dépassés.
Les objets n'ont plus de durée, le "nouveau modèle"
détrône l'ancien qui n'a pourtant que quelques jours.
Jamais cette remarque qui fit les beaux jours de mai 1968 n'a pris
autant d'actualité : "… cours camarade, le vieux
monde est derrière toi !..." Le problème c'est
qu'il n'y a plus aucun rapport entre l'ancien et le nouveau, les
mots eux-mêmes ont changé de sens… quand ils
ne sont pas inventés à une allure telle que les néologismes
n'ont pas le temps de s'installer qu'une nouvelle vague nous submerge.
Bref, tout est éphémère,
tout est passager et notre environnement, nos systèmes de
communi-cation, nos relations au monde, voire à nous-mêmes,
nous échappent. Les repères, hier encore garants d'une
permanence de l'organisation sociale, ont perdu toute validité
car les valeurs qu'ils bornaient sont devenues virtuelles. Ce n'est
pas l'anarchie mais l'apparition du chaos. La société
éclate en une multitude de groupes où le terme de
communauté recouvre une multitude de réalités
sans qu'il soit possible de les catégoriser, donc de les
appréhender. La peur de l'instant à venir est le ciment
de la plupart mais ce n'est pas le seul. En l'absence de "surmoi"
social, l'empire de la pulsion devient une règle et la licence
devient le dernier avatar de la liberté. Les limites sont
dépassées où une intervention normalisatrice
pourrait ramener les conditions élémentaires de la
paix publique, c'est-à-dire le retour à l'expression
des conventions sociales qui nous ont organisé jusqu'ici.
Le gendarme ne fait plus peur. Ce n'est pas exprimer un regret que
de constater que le temps n'est plus aux dragonnades, c'est simplement
accepter que notre monde touche à sa fin car ses valeurs
fondatrices ont perdu toute intelligibilité.
Nous ne semblons pas réaliser que le discours sur le chômage
appartient à un monde dépassé car il exprime
un sentiment aujourd'hui socialement disparu : celui de la dimension
sociale du travail. La négation de la liberté individuelle
par une exaltation des libertés publiques a effacé
la notion du devoir au profit de la revendication de droits. Nous
ne sommes plus une société réunie sur l'idée
que le groupe est plus performant que l'individu en ce qui concerne
la résolution de la plupart des problèmes quotidiens
mais une juxtaposition d'expressions de pulsions individuelles.
Les problèmes les plus triviaux sont bien souvent résolus
en ignorant délibérément l'équilibre
social.
Un exemple parmi d'autres de cette pandémie
: L'obligation faite à l'Etat de s'adresser à l'Imprimerie
nationale pour la réalisation des passeports biométriques
en est une merveilleuse illustration : le prix de revient de la
solution choisie est d'environ une fois et demie celui qui avait
été proposé par l'entreprise privée
sollicitée au départ. Un exemple presque pour rire
tant il est ponctuel. Il est pourtant caractéristique d'un
comportement général où les grèves des
services publics sont généralement "comprises"
par ceux-là mêmes qui en sont les premières
victimes, tant au niveau de la gêne instantanée qu'à
celui plus éloigné de la ponction fiscale.
Le bouleversement profond, radical même,
du mode de production, le passage de la primauté de la main
à celle de la machine automatique, ont complètement
modifié les conditions et les conséquences du développement.
L'organisation sociale que nous avons connue et qui, rappelons-le,
nous a conduit à la situation actuelle, s'en trouve définitivement
dépassée. Le système taylorien s'effondre sous
nos yeux car il est dans l'incapacité de nous permettre d'inventer
les solutions nouvelles indispensables. Pis encore, sa permanence
empêche la moindre tentative de changement, serait-elle une
expérimentation la plus élémentaire.
A dire vrai, personne ne sait si le
Contrat première embauche est une amorce de solution, mais
la frilosité est telle qu'il n'est pas un instant question
d'en faire l'essai.
L'incohérence de nos comportements prêterait à
rire si le chaos qu'elle provoque ne venait pas menacer, détruire
même, nos certitudes les plus élémentaires.
Il est quand même révélateur de constater que
les contestataires d'aujourd'hui qu'il s'agisse des organisations
lycéennes, étudiantes ou s'agisse des organisations
lycéennes, étudiantes ou syndicales (au sens classique
du terme), ne font nullement allusion à la situation des
centaines de milliers de "jeunes" sans qualifications.
Il est également stupéfiant de constater que personne
ne met en doute l'inadaptation totale de notre système de
formation aux conditions actuelles de l'évolution sociale.
L'esprit même de l'enseignement actuel, quel que soit le niveau
auquel on se réfère, est attaché à l'exposé
d'un savoir bien plus qu'à une manipulation des outils qu'il
comporte. Les têtes, parfois pleines, sont, en tout état
de cause, encombrées d'un encyclopédisme complètement
étranger au déroulement matériel de la vie
quotidienne. Nous sommes devenus les participants à une gigantesque
fabrique de sujets conformes dans une ambiance de refus collectif
d'une évolution qui nous dépasse et, par conséquent,
qui nous déstabilise. Perdus dans une atmosphère où
l'énoncé permanent des définitions nous interdit
l'accès à toute entreprise de maîtrise de la
réalité quotidienne, nous sommes immanquablement conduit
à en nier l'évolution.
Cette précarité dénoncée
sur tous les tons semble trop bruyante pour que de mauvais esprits
ne soient pas conduits à s'interroger sur la pertinence de
certaines observations, probablement moins isolées que ne
le souhaiterait la bonne conscience des protestataires. Entre autres,
ce mouvement, plusieurs fois relevé, de jeunes hommes et
femmes qui alternent les petits boulots, le RMI et le chômage
manifestant ainsi une liberté inattendue de comportement
social. Se pourrait-il que ces démarches soient la manifestation
de comportements totalement étrangers à la vulgate
sociale dominante ? Sommes-nous si sûrs de la validité
des représentations sociales pour la perpétuation
desquelles un grand nombre de nos concitoyens mènent un combat
apparemment sans espoir sur l'opportunité duquel nous ferions
bien de nous interroger ?
Le désarroi, même s'il
n'est exprimé que par une minorité active et activiste,
est si peu réaliste qu'il conduit les protestataires à
justifier leur démarche en se référant à
cette vieille distinction entre pays légal et pays réel.
Qui aurait pu croire que la gauche et les non-politiquement engagés
appelleraient Maurras à leur secours ?
Comme quoi tout change et l'horreur réactionnaire d'hier
devient la justification des débordements progressistes d'aujourd'hui.
FAUT-IL BAISSER LES BRAS ?
Il est probable que la tendance est "lourde".
Cela signifie que le mouvement auquel nous assistons et qui, contrairement
à ce qu'un regard superficiel nous donnerait à observer,
, bouleverse peu à peu toute la planète. Certes les
formes prises sont propres à l'expression du génie
local, mais une attention quelque peu appuyée en révèle
l'universalité.
Est-ce à dire que nous ne pouvons qu'être emportés,
figurines impuissantes, vers un cataclysme effroyable et définitif
? A dire vrai, les opinions divergent et continueront à diverger.
Cependant, en ce qui nous concerne, nous ne pouvons nous empêcher
de croire à l'ingénuité de l'esprit humain
et, par conséquent, à la supériorité
permanente d'Eros sur Thanatos.
Mais il ne suffit pas de le croire et
de se le répéter, encore faut-il transformer la pensée
en action. Nous sommes ainsi conduits à énoncer quelques
remarques préalables.
1. L'effondrement d'une structure n'est
jamais instantanément définitif. Même lorsque
le drame est terminé, les débris ne manquent pas d'encombrer
le paysage. Aussi toute construction nouvelle exige d'abord le déblaiement
de tous les restes de l'édifice précédent.
2. La poursuite de la vie quotidienne
exige également que soient prises des mesures, certes conservatoires,
mais qui ne seront pas autant de gênes au moment où
il faudra entreprendre les constructions nouvelles.
3. Plus précisément et
en ce qui concerne la situation actuelle, il existe une telle différence
entre le monde taylorien qui nous abandonne et la probable structure
systémique vers laquelle tendra notre organisation socio-sociétale,
qu'il nous faudra bien imaginer du transitoire qui ne risque pas
d'être antinomique du développement futur. Uns société
du "pourquoi" ne s'édifie pas sur les mêmes
bases qu'une société du "comment". Si la
hiérarchie permanente est le fondement de la première,
la seconde exige la participation active, constante et raisonnée
de tous les acteurs. En l'occurrence, personne ne peut être
porteur de "la" solution. Celle-ci sera le fruit d'une
participation collective, la passivité individuelle entraînant
ipso facto l'exclusion définitive du "bel indifférent".
Toute autre conception entraînerait automatiquement un retour
au système taylorien.
La première des conséquences
est que la structure en cours de délitement, si elle ne conserve
plus qu'un caractère de nuisance, ne manquera pas d'être
un obstacle pour un bon moment encore. Toute tentative de généralisation
imprudemment hâtive d'essais limités aussi viables
qu'ils apparaîtront sera combattue avec une vigueur d'autant
plus puissante qu'il s'agira des derniers sursauts d'un animal blessé
à mort. Il faudra donc savoir limiter des ambitions, pourtant
légitimées par les succès prévisibles
d'un regard nouveau, tout en préparant dans le silence, sinon
le secret, la future structuration généralisée
de tous ces pôles d'avenir.
Il est toujours possible de rêver, mais, dans le cas actuel,
la seule prévision qu'il est possible de formuler est celle
du règne de l'imagination dont les fruits seront légitimés
par leur réalité. Par où, par quoi faudra-t-il
commencer ? Par tous les bouts, si cette expression a un sens. Il
faudra inventer aussi bien les manières de former que les
contenus des formations. Il faudra valider les relations entre sociétaires,
parents, enfants, proches, amis ou partenaires. Rien ne sera jamais
acquis que fondé sur la réussite. Une constante, cependant
: rien ne pourra être entrepris sans une étude approfondie
de son "à quoi ça sert ?" Et l'évolution
sera d'autant plus permanente que certaines validations prendront
du temps et de l'espace. En 1941, Winston Churchill ne promettait
à ses concitoyens que du sang et des larmes, il n'est pas
sûr que les premiers temps de ce nouveau monde seront plus
faciles à conquérir. Il nous faudra redécouvrir,
découvrir peut-être, tous les contenus de l'appartenance
comme le prix à payer individuellement pour "en être".
Il nous faudra apprendre, avant tout
autre comportement, que chaque participant, pour occuper sa place
pleine et entière, s'il est "une partie du Tout"
est en même temps "le Tout partout où il est".
Plus qu'une maxime, un comportement, une éthique même,
sans la pratique de laquelle il ne peut être de réseau
systémique.
Alors, chiche : saurons-nous faire preuve
de ce cocktail d'imagination et d'énergie sans lequel tout
cela ne sera que l'expression d'un "wishful thinking"
?
Qu'en pensez-vous ?
Romain Jacoud
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