De
« Mordicus », octobre 2006.
La
Corée du Nord et l’atome
« Nous n’allons pas vivre
avec une Corée du Nord nucléaire », vient
d’affirmer Christopher Hill, adjoint au Secrétaire
d’Etat pour l’Asie du sud-est. En 2003, le président
Bush avait déclaré qu’ « il
ne tolérerait jamais une Corée du Nord nucléairement
armée ». Le président des Etats-Unis
a, aussitôt, obtenu téléphoniquement l’assentiment
des dirigeants chinois, russes, coréens du sud et japonais,
relatif à la condamnation des agissements de la Corée
du Nord, tenus « pour inacceptables et exigeant
une réponse appropriée immédiate ».
Pourtant, la Maison-Blanche n’est
guère qualifiée pour porter un tel jugement et mobiliser
la « communauté internationale »
contre le régime de Pyongyang, si déplaisant soit-il.
En effet, si les Etats-Unis sont à
l’origine du traité d’interdiction complète
des essais nucléaires (TICEN) ouvert à la signature
en 1996, ce sont eux qui, en octobre 1999, ont refusé de
ratifier le TICEN, le rendant caduc. Si bien que la Corée
du Nord a considéré qu’il était de
son intérêt de procéder à une expérimentation
atomique, aussi spectaculaire que possible, sans pour autant enfreindre
une règle internationale que Washington avait rejetée.
D’ailleurs Washington, et les autres
capitales, aujourd’hui protestataires, s’accommodaient
de l’effort d’armement nucléaire de Pyongyang
et l’ambiguïté sur l’état de ses
réalisations atomico-militaires permettait de ne point
s’en inquiéter, du moins officiellement.Washington
n’entendait pas exposer son corps expéditionnaire,
déployé en Corée du Sud, (37 000 hommes)
à l’artillerie et aux engins nord coréens.
Figurant sur l’ « axe du mal ». Pyongyang
n’en était pas moins à l’abri des foudres
du Pentagone.
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Si le dictateur coréen a choisi de révéler,
avec éclat, à l’opinion publique mondiale
les succès d’une politique poursuivie avec
obstination depuis un demi siècle, c’est
que les circonstances s’y prêtaient.
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Kim
Jong-il |
Visite, le 14 septembre, du président
sud-coréen Roh à Washington notamment afin de traiter
avec le président George W. Bush de l’armement atomique
nord-coréen. Cette rencontre faisant suite aux négociations
de Seattle (6 septembre) relatives aux accords de libre échange
entre Corée du Sud et Etats-Unis, il devenait urgent de
manifester la présence de la Corée du Nord dans
les relations américano-sud coréennes. De surcroît,
le nouveau Premier ministre nippon allait mettre un terme au refroidissement
sino-japonais et la Corée du Sud souhaitait se faire entendre
et ménager ses intérêts dans le « réarrangement »
en cours.
Enfin une occasion était offerte
de gêner M. Bush à la veille de la consultation électorale
de novembre en soulignant la faillite de sa politique de non-prolifération.
Ce qui n’était pas pour déplaire à
Pékin, comme à Moscou.
Contrairement aux affirmations des média,
l’essai atomique du 9 octobre ne modifie guère le
rapport des forces en zone Asie-Pacifique et plus généralement
dans le monde. Les gouvernements et les milieux informés
n’ignorant pas l’imposante architecture scientifique
et technique mise sur pied par Kim Jong-il et son fils. Ils savent
qu’il n’est point besoin d’essais pour que soit
redoutée une panoplie nucléaire, même modeste.
Pour les gouvernements, il s’agit
de tirer parti au mieux de leurs intérêts respectifs,
de l’émotion ainsi artificiellement créée,
alors qu’en réalité l’expérimentation
du 9 octobre n’a qu’un effet déclaratoire,
psychologique.
Reste à expliquer la consécration
d’une politique nucléaire surprenante lorsque
l’on sait qu’elle a été pratiquée
par un peuple numériquement peu important (22 millions)
vivant dans la précarité matérielle
et l’obscurantisme politique.
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Missile,
Nord-Coréen Taepodong 2 |
Il a fallu une extraordinaire volonté
politique pour mettre sur pied un appareil scientifique et technique
aussi complexe et aussi évolué, cela dans un pareil
environnement de pauvreté. L’indépendance
politique et stratégique était l’objectif
prioritaire. Les événements du passé expliquent
le présent, au moins dans une large mesure. D’où
le bref historique qui suit :
A. Rappel historique
Au nord comme au sud de la péninsule
Coréenne on n’a pas oublié que lors de la
guerre de Corée (1950-1953) le général Mac
Arthur avait envisagé d’en venir au bombardement
atomique des forces du nord. Et les Coréens du nord, agresseurs
du sud, aidés par la Chine furent contraints de composer
après leur défaite militaire, la Corée du
Sud, les Etats-Unis et les contingents alliés mobilisés
par l’ONU l’emportant sur le terrain et imposant l’armistice
de Pan Mun Jom (juillet 1953) qui confirmait la division de la
péninsule. Les Etats-Unis déployèrent aussitôt
en Corée du sud un corps expéditionnaire équipé
d’armes atomiques (canons de 280 millimètres, missiles
à moyenne portée et mines atomiques), les Coréens
du Nord se croyant menacés par un millier de projectiles
nucléaires américains, et cela jusqu’à
ce que, en 1992, le président Bush ordonne leur retrait.
Trois ans seulement après Pan Mun
Jom, la dictature nord-coréenne décida de s’engager
dans l’aventure atomique. Les événements cités
plus haut l’y incitèrent, mais aussi la crise de
l’énergie fossile consécutive à l’expédition
de Suez et les encouragements soviétiques, Moscou cherchant
à stabiliser, en faveur des pays de l’Est, la division
de la péninsule coréenne en renforçant l’allié
du nord.
En 1956 et 1959, des accords d’assistance
scientifique furent signés par Moscou en faveur Pyongyang,
les Soviétiques accueillant des scientifiques nord-coréens
pour les initier aux travaux relatifs à la désintégration
de la matière. A la fin des années 80 Moscou offrit
de construire en Corée du Nord une centrale nucléaire
capable de produire de l’énergie électrique,
centrale de 1760 Mwe (ou quatre centrales de chacune 440 Mwe).
Mais manifestant la même prudence qu’envers l’allié
irakien, Moscou exigeait que les Inspecteurs de l’Agence
internationale de l’énergie atomique de Vienne aient
accès à ces centrales nord-coréennes. De
surcroît, Pyongyang devait signer le traité de non-prolifération.
En 1962, avec l’assistance des Soviétiques, un Centre
d’Etudes atomiques a été créé
au sein de l’Académie des Sciences de Yongdong. Mais,
avec le démantèlement de l’URSS, la Corée
du Nord fut obligée de poursuivre seule son programme et,
en particulier, de procéder à la construction de
3 réacteurs de 650 Mw et d’un réacteur de
recherche, la science locale se substituant à celle du
grand allié alors en quête de nouvelles Institutions.
Déjà, en 1965, l’URSS avait fourni un réacteur
de recherche de 2 Mw que les Nord-Coréens portèrent
à 8 Mw. En 1980, ils avaient été en mesure
de concevoir et de commencer à construire, avec des moyens
nationaux, un réacteur graphite-gaz de 5 Mwe.
Centrale de Yongbyon, Corée du Nord
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Toutes ces activités scientifico-techniques
étaient surveillées par les Etats-Unis et le Japon,
Russie et Chine feignant de les ignorer. Mais, en 1994, les experts
de l’Agence de Vienne estimaient que la Corée du
Nord avait extrait une quinzaine de kilos de plutonium en traitant
du combustible de leurs diverses centrales nucléaires et
qu’ils disposaient donc des moyens de construire une ou
deux « bombes ».
La « communauté internationale »,
et plus particulièrement les Etats-Unis, s’en étaient
vivement inquiétés. Aussi, après plus d’un
an après les négociations menées à
Genève les représentants de Washington et de Pyongyang
signaient un accord (le 17 octobre 1994) salué avec lyrisme
par le président Clinton : « ce texte permet
d’atteindre un objectif longtemps poursuivi et vital pour
les Etats-Unis : la fin de la menace de prolifération
nucléaire dans la péninsule Coréenne…
un pas crucial ramenant la Corée du Nord dans la communauté
mondiale ».
Selon les termes de cet accord, la Corée
du Nord stoppait son programme nucléaire fondé sur
la production de plutonium et admettait l’inspection de
ses installations atomiques par les techniciens de l’Agence
Internationale de Vienne. En échange, pour satisfaire ses
futurs besoins en énergie, Pyongyang recevrait un réacteur
de 2000 Mwe à eau pressurisée au combustible moins
utilisable militairement (ou 2 de ces réacteurs, mais de
1000 Mwe chacun), le financement de cette opération étant
assuré par la Corée du Sud et le Japon (4 milliards
de dollars) tandis que les Etats-Unis s’engageaient à
fournir le pétrole nécessaire jusqu’à
mise en route de ce réacteur, soit de l’ordre de
500.000 tonnes. La Corée du Nord et les Etats-Unis rétabliraient
progressivement leurs relations diplomatiques et commerciales
et le traité de non-prolifération serait respecté
par les Coréens du Nord.
L’année suivante, réunissant
les représentants d’une vingtaine d’Etats dont
les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie, la France…
une conférence sur l’énergie et la péninsule
coréenne fut organisée à New-York. Elle aboutit
à la création de l’Organisation pour le développement
de l’énergie de la péninsule coréenne
ou, en abrégé anglo-saxon : KEDO. L’ambassadeur
des Etats-Unis, Robert Gallucci en présenta les conclusions
à la presse : l’accord d’octobre 1994 serait
matérialisé et un secrétariat créé
à New-York pour gérer l’application des dispositions
du traité. Déjà, les Nord-Coréens
avaient annoncé qu’ils ne souhaitaient pas recevoir
un réacteur nucléaire d’origine sud-coréenne,
mais à Séoul on n’entendait pas financer une
autre réalisation que sud-coréenne, si bien que
les Etats-Unis décidèrent de s’en tenir aux
termes du traité de 1994, d’autant que l’Australie
et la Nouvelle-Zélande proposèrent de contribuer
financièrement à KEDO tel que le présentait
l’ambassadeur Gallucci.
Mais, à la suite des inspections
de l’Agence de Vienne en 1993 le Secrétaire à
la Défense, William Perry avait annoncé à
la presse le 3 mai 1994 que le combustible usé dans les
réacteurs nord-coréens contenait assez de plutonium
pour assembler 4 ou 5 bombes atomiques. L’accord de 1994
et KEDO stoppaient – officiellement – un programme
mais le plutonium était déjà un acquis nord-coréen…
ainsi que le savoir scientifique.
Aussi, estimant que Pyongyang n’avait
pas rempli toutes les obligations du traité, Washington
usa de la menace d’attaque.
Le Commandant du Commandement stratégique
des Etats-Unis déclara au Congrès (mars 1997) …
« De même que les Etats-Unis ont menacé
l’Irak, en 1991, d’un châtiment nucléaire,
de même un message identique vise la Corée du Nord
depuis 1995 ». Et l’Armée de l’Air
des Etats-Unis procéda à des simulacres d’attaque
de la Corée du Nord. Démarche qui ne pouvait que
renforcer les ambitions nucléaires de Pyongyang.
En 1997, le pakistanais Abdul Q. Khan vint
à la rescousse proposant de suivre une autre filière
que celle du plutonium à laquelle l’accord de 1994
était censé avoir mis un terme : l’enrichissement
de l’uranium par centrifugeuses, selon le procédé
utilisé par la Chine. Et le journaliste en vogue, Seymour
Hersh révéla la collusion pakistano-nord coréenne.
Celle-ci devint officielle lorsque, en octobre 2002, James A.
Kelly, adjoint au Secrétaire d’Etat pour l’Asie
Orientale et le Pacifique, annonça, sans être démenti,
que la Corée du Nord conduisait en secret un programme
d’enrichissement de l’uranium. Le traité d’octobre
1994 était caduc et Pyongyang démasqué reprit
une totale indépendance :
-Remise en route du réacteur graphite-gaz de 5 Mw qui avait
été stoppé.
-Construction de deux réacteurs plus puissants (50 et 200
Mwe).
-Expulsion des inspecteurs de l’AIEA de Vienne et enlèvement
de leurs caméras de contrôle.
Enfin, en janvier 2003, la Corée
du Nord se retirait du traité de non-prolifération
et récupérait le plutonium produit antérieurement
et stocké sous scellés. Pyongyang se libérait
ainsi de toute contrainte (au moment où Washington s’engageait
à fond en Irak) et exploitait ses mines d’uranium
naturel dont les gisements représentaient plus de 20 millions
de tonnes.
Ainsi, la Corée du Nord était
créditée d’un stock de 8 à 10 kilos
de plutonium provenant de son réacteur de 5 Mwe situé
à Yongbyon, près de la frontière chinoise.
Une bombe étant réalisable à partir de 2002,
mais un an auparavant déjà débutait l’enrichissement
par centrifugeuse de l’uranium obtenant probablement 40
à 60 kilos d’uranium enrichi par an.
Selon la technicité des scientifiques
nord-coréens, variable serait la quantité de plutonium
incorporé dans le mécanisme de la bombe : probablement
2 à 3 kilos pour une énergie faible, inférieure
à 5 kilotonnes et 3 à 5 kilos pour une énergie
voisine de celle dégagée par la détonation
d’Hiroshima de l’ordre de 13 à 15 kilotonnes.
Or, d’après la CIA la construction du réacteur
de 50 Mwe et du réacteur de 200 Mwe fournirait plus de
250 kilos de plutonium annuellement.
Quant à l’uranium enrichi, 40 kilos permettraient
de construire une dizaine de bombes de « faible énergie
» (gamme basse kilotonique). Kim Jong-il avait bien choisi
son heure. Engagée en Irak et en Afghanistan l’Amérique
en a été réduite à solliciter l’intervention
de Séoul, Pékin, Moscou… Les dirigeants chinois
se déclarèrent favorables à un compromis
tout en reprochant aux Etats-Unis leur « politique
rigide exacerbant les tensions » et invitèrent
Washington à traiter la Corée du Nord en Etat souverain.
Moscou mit en garde l’unique superpuissance contre son « excessive
émotivité ».
Après tout Pyongyang réclamait
de Washington qu’on y cesse de proférer des menaces
et que l’on s’engage à ne jamais attaquer la
Corée du Nord. Ce à quoi les Etats-Unis refusaient
de consentir. Même le Japon – commerçant avantageusement
avec la Corée du Nord – ne voulait pas de fortes
sanctions, a fortiori, l’usage de la force et l’instabilité
régionale qui s’en suivraient. Et comment appliquer
des sanctions économiques à un peuple déjà
miné par la famine et dépendant, pour son existence,
des fournitures de l’extérieur ? A commencer par
celles de l’ami chinois. Mais celui-ci entendait maintenir
Kim Jong-il au pouvoir.
Aussi, Washington décida-t-il de
composer. A Séoul le Secrétaire d’Etat Colin
Powell annonça que les Etats-Unis reprendraient l’aide
alimentaire à la Corée du Nord.
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Celle-ci le même jour, fit une nouvelle démonstration
de son indépendance en tirant un missile balistique
expérimental d’une centaine de kilomètres
de portée, qui s’abîma en mer du Japon.
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Mieux encore, quatre avions de chasse nord-coréens–
des MIG 21 – tentèrent d’intercepter un appareil
de reconnaissance de l’US Air Force évoluant à
plus de 200 kilomètres du littoral coréen. D’ailleurs,
si le Conseil de Sécurité des Nations Unies, à
la demande de Washington avait été invité
à sanctionner la Corée du Nord (avril 2003) Moscou
et Pékin auraient brandi leur veto.
Et en janvier 2003 Séoul annonçait que ceux du nord
avaient procédé à 70 essais de mise au point
des détonateurs de leurs bombes, William Perry ex-Secrétaire
à la Défense du gouvernement Clinton affirmait que
la Corée du Nord possédait 8 engins atomiques et
qu’elle en aurait une douzaine avant la fin de l’année.
C’était il y a trois ans, si bien que l’essai
du lundi 9 octobre 2006 n’aurait pas dû être
la surprise que présentent les média car, à
l’époque, les experts américains estimaient
à six mois le délai nécessaire pour que les
scientifiques nord-coréens réussissent à
miniaturiser leurs charges explosives et les installent aux sommets
de leurs missiles balistiques.
Fin août 2003, c’est sans
succès que les représentants des Etats-Unis, de
la Chine, du Japon et des deux Corée se réunirent
à Pékin, le Coréen du nord menaçant
– déjà – de procéder, à
titre de démonstration, à une explosion expérimentale.
Le Pentagone ayant sérieusement
envisagé de préparer un plan de guerre, avec l’attaque
aérienne des principaux centres de recherche et de réalisations
atomiques nord-coréennes, Pyongyang a laissé entendre
que si les Etats-Unis cessaient de manifester leur hostilité
et s’engageaient à ne pas attaquer la Corée
du Nord, celle-ci renoncerait à poursuivre l’exécution
de son programme nucléaire. Et cela bien que la «
République populaire démocratique de Corée
eut achevé avec succès le retraitement de quelque
8000 barres de combustible nucléaire », précisait
le communiqué de l’Agence de presse nord-coréenne.
Kim Jong-il, comme plus tard le président Ahmadinejad iranien,
maniait le bâton et la carotte afin de gagner du temps.
Engagé en Irak et en Afghanistan, Washington saisit l’occasion
pour renoncer à abattre le régime nord-coréen
et revenir à la négociation, aidé par Pékin
et par Moscou. A quoi Pyongyang répondit en invitant une
délégation américaine à visiter le
complexe nucléaire de Yongbyon, important Centre de recherche
et de réalisations atomiques nord-coréen.
Au cours de l’année 2004,
les représentants des Etats-Unis, de la Chine, de la Corée
du Sud, de la Russie et du Japon, collectivement ou séparément
s’efforcèrent de concilier les exigences des Etats-Unis
– le démantèlement du programme nucléaire
nord-coréen et des installations correspondantes –
avec les demandes de Pyongyang : une aide économique et
énergétique, le renoncement des Etats-Unis à
attaquer la Corée du Nord, la reconnaissance de la souveraineté
de Pyongyang, Etat indépendant et « respectable »…
(bien qu’accusé de divers trafics).
Au début de février 2005
la Corée du Nord se déclara officiellement puissance
nucléaire… « Elle a construit des
armes atomiques par mesure d’autodéfense face à
une politique de moins en moins déguisée, d’isolement
et d’étouffement… ces armes resteront, en toutes
circonstances, une force de dissuasion…. »…
d’où suspension, pour une période indéterminée,
de la participation nord-coréenne aux négociations
des Six. (Chine, Corée du Nord et du Sud, Etats-Unis, Japon
et Russie). En somme Pyongyang se ralliait à la politique
de dissuasion telle qu’elle est pratiquée par les
cinq puissances nucléaires reconnues.
D’où, en théorie, une
position de force pour la Corée du Nord et un échec
pour Washington contraint de s’en remettre à la Corée
du Sud, vieil allié, à la toute puissante Chine,
du soin de désarmer la Corée du Nord. Ravitaillant
celle-ci en produits alimentaires et en énergie, les deux
capitales asiatiques ont des atouts que n’a pas Washington
mais s’opposent à d’éventuelles sanctions
qui seraient décidées par le Conseil de Sécurité
de l’ONU. Pour Séoul il s’agit de réunir,
peu à peu, les conditions de la réunification de
la péninsule coréenne, d’où des « bons
offices » nationalement intéressés.
Ne pouvant s’en prendre à
la politique de dissuasion nucléaire derrière laquelle
se retranche Pyongyang, les Etats-Unis ont cherché à
mobiliser l’opinion contre les essais d’engins balistiques
(sept tirs en juin 2006) et la mise au point d’un engin
à longue portée (Taepodong 2 : 7.000 kilomètres)
dont le lancement a été un échec. La Corée
du Nord en fait commerce et Washington s’en inquiète
à juste titre mais sans même concevoir une solution
à la crise nord-coréenne tant est complexe la situation
de la zone Asie-Pacifique.
B. Ampleur de l’effort scientifique
de la Corée du Nord
On imagine mal qu’un peuple aussi
pauvre (PNB par habitant inférieur à 300 dollars)
dépourvu d’infrastructure moderne et surtout victime
de nombreuses et sévères famines, ait pu fournir
les cadres et les spécialistes d’une entreprise aussi
complexe que l’électronucléaire, l’armement
atomique, les engins capables de porter la destruction à
distance.
Depuis le début des années
90 on sait l’importance de l’effort scientifique du
régime de Kim Song-il I et II. A partir de 1956 et jusqu’à
la fin des années 70, le régime a construit une
vaste architecture connue sous la désignation de Centres
de recherche d’énergie atomique (CREA). A partir
du début des années 80, les études et les
recherches des scientifiques nord-coréens, aidés
par l’URSS, sont passées du laboratoire à
l’usine et à la mine.
Le dictateur était obsédé
à la fois par l’électronucléaire, l’énergie
à des fins industrielles et par l’armement nucléaire,
la présence à la frontière d’un corps
expéditionnaire américain équipé atomiquement
témoignant de la victoire des forces du général
Mac Arthur repoussant l’agression nord-coréenne et
chinoise.
Un ministère de l’Industrie de l’énergie
atomique a été créé en 1986, pour
contrôler les nouvelles activités majeures du pays,
jusque là relevant de l’Académie des sciences.
Au ministère de la Sécurité publique de veiller
à la construction et à la sûreté des
Centres de Recherche, et à celui des Forces armées
populaires d’en assurer, éventuellement, la défense.
Des Centres de recherche avaient été
édifiés à Pyongsong, Nanam, Pyongyang, Pakchon,
Wonsan et Yongbyon et quatre réacteurs de recherche édifiés
à Yongbyon, les réacteurs de puissance ayant été
construits à Simpo et à Taechon, l’enrichissement
de l’uranium provenant de six mines serait effectué
à Pyongsan. La plupart de ces installations se trouvent
à l’ouest de la Corée du Nord, proches de
la frontière chinoise et de la mer jaune. Des zones interdites
ont été constituées et une infrastructure
routière et ferroviaire adaptée aux activités
de ces Centres. Déjà, en 1994, certaines installations
critiques étaient souterraines. Dans un pays aussi privé
de ressources, ces réalisations – et les succès
techniques enregistrés par la suite – sont surprenants.
Vue satellite du réacteur de Taechon (Corée
du Nord)
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Depuis 2002, et une timide ouverture vers
les économies extérieures, le niveau de vie de la
population s’est quelque peu amélioré mais
l’avènement d’une Corée du Nord puissance
nucléaire n’en est pas moins un exploit, un exploit
durement payé en dépit de l’aide soviétique,
probablement chinoise on le sait maintenant, pakistanaise et indirectement
sud-coréenne.
Sanctionner la Corée du Nord ? Malaisé
puisque les Etats-Unis eux-mêmes ont renoncé au traité
d’interdiction de toute expérimentation nucléaire.
Et puis Pyongyang affiche sa détermination de pratiquer
la même politique de dissuasion que celle des puissances
atomiques admises par la « communauté internationale »
(c’est-à-dire, en fait, par elles-mêmes). De
surcroît, Russie et Chine veillent. En l’occurrence
les antagonismes de la « guerre froide » ont de solides
prolongements. C’est pourquoi l’élaboration
d’une Résolution punissant Pyongyang a été
laborieuse.
Un texte qui serait acceptable pour Moscou
et pour Pékin limite les sanctions à l’interdiction
de fournir à la Corée du Nord des matériels
associés au nucléaire militaire et à ses
moyens de projection et, souci prioritaire américain, la
Corée du Nord doit mettre fin à ses exportations
de matériels de combat. Résolution 1718. Mme Condoleeza
Rice s’est rendue à Pékin, Séoul, Tokyo
pour préciser les conditions d’exécution des
clauses de la Résolution. (Dans le cadre du chapitre 7
de la Charte des Nations Unies corrigé par l’article
41 qui exclut spécifiquement l’usage de la force).
Mme Rice est venue dans ces capitales y confirmer l’engagement
américain afin de conjurer une dérive nucléaire
de Tokyo et de Séoul.
C. Qu’en est-il de la détonation
du 9 octobre ?
L’intention d’abord. A l’évidence
prouver la technicité nucléaire de la communauté
scientifique nord-coréenne et à l’instar des
Etats disposant de l’atome militarisé, bénéficier
des privilèges qu’il confère : autorité
scientifique, invulnérabilité stratégique,
pouvoir d’intimidation, sécurité dans l’indépendance,
et à l’intérieur renforcement du pouvoir légitime
par le succès technique.
Pyongyang a judicieusement choisi une
expérimentation en cavité souterraine. Il n’y
aurait pas de retombées radioactives, la détonation
n’ayant pas d’effets hors du territoire national et
pas de prélèvements atmosphériques permettant
aux scientifiques occidentaux de préciser la nature du
matériau fissile utilisé et, en cas d’échec,
de le révéler aux observateurs. Une expérimentation
aérienne eût également exigé des préparatifs
repérés par satellites et imposé, à
coup sûr, une réussite.
Enfin, l’explosion en une cavité
dont on ne connaît ni la profondeur ni les dimensions concourt
au secret quant au savoir des scientifiques nord-coréens
et aux caractéristiques du dispositif explosif. A tel point
que, selon les intérêts nationaux, l’énergie
dissipée par la détonation est appréciée
différemment. Aux Etats-Unis, l’on a même avancé
l’hypothèse que la détonation ne serait pas
nucléaire mais produite par quelques centaines de tonnes
de poudre de TNT.
L’énergie de l’explosion
est minimisée, évaluée à 1 kilotonne,
voire moins, en favorisant le raté technique : une mauvaise
manipulation qui aurait abouti seulement à un demi succès.
En revanche, les amis de la Corée du Nord, les Russes ou
les Chinois, laissent entendre que la charge explosive –
on ne peut encore parler d’une arme – aurait dégagé
une énergie mesurée en dizaines de kilotonnes ou
du moins, 10 à 12 kilotonnes, énergie proche de
celle de la bombe d’Hiroshima.
Le ministre de la Défense russe,
M. Sergueï Ivanov situe l’explosion entre 5 et 15 kilotonnes,
tandis que Washington s’en tient à une énergie
inférieure à 1 kilotonne. Ce ne serait qu’un
succès partiel a avancé l’ex-directeur des
essais nucléaires du Pentagone, tandis qu’un autre
expert américain fixait à 4 kilotonnes l’énergie
de la détonation du 9 octobre.
Elle a été détectée
par une vingtaine de stations sismographiques, non seulement au
voisinage, Chine, Japon, Corée du Sud, mais aussi éloignées
que l’Ukraine, l’Australie, les Etats d’outre-Atlantique
du Nevada et du Wyoming. Sur l’échelle de Richter,
qui compte 9 degrés, l’explosion a déclenché
une onde de choc de 4.2 (1)
Le recours à l’expérimentation
en cavité souterraine crée une ambiguïté
dont bénéficie la Corée du Nord. Et pas de
nuages radioactifs comme ceux produits par les quelque 500 explosions
aériennes des puissances atomiques nanties, aujourd’hui
accusatrices.
D. La Corée du Nord devant le Tribunal des « grands
»
1. L’explosion
du 9 octobre souligne les contradictions de la politique étrangère
des Etats-Unis. Il est difficile de se présenter en champions
de la non-prolifération d’armes nucléaires
et, dans le même temps, renoncer au traité qui interdit
toute expérimentation de ces mêmes armes. Et aussi
imposer le respect des clauses du traité de non prolifération
en ignorant celle qui invite les puissances nucléairement
nanties à réduire jusqu’à disparition
leur stock d’engins atomiques… sans établir
de calendrier ( Article VI du traité).
Prudemment, la réaction du président Bush fut de
« s’en remettre à la diplomatie pour résoudre
la crise, les Etats-Unis gardant toutes les autres options pour
défendre leurs alliés et leurs intérêts
dans la région face aux menaces provenant de la Corée
du Nord ». Toutefois le président américain
excluait des négociations directes avec Kim Jong-il II.
En somme, une réaction mesurée en dépit des
violentes critiques de sa politique par les Démocrates.
L’accord de 1994 négocié par Bill Clinton,
en 1994, est un échec ripostent les Républicains
conduisant leurs adversaires politiques à souligner la
faillite de la politique de non prolifération du président
Bush. Bref, une empoignade de politique intérieure à
la veille des élections de novembre.
En revanche, dans une certaine mesure,
la nucléarisation avouée et prouvée, de la
Corée du Nord accroît la tension entre les Etats-Unis
et les Etats figurant sur l’ « axe du mal »
et justifie l’état d’alerte permanent dans
lequel vivent des Américains et les mesures de sécurité
prises par l’administration Bush. A commencer par l’édification
du bouclier antimissiles en Alaska, Californie et aussi en Europe
de l’Est. Mais, hors des Etats-Unis, force est de constater
l’impuissance de la superpuissance enregistrant échecs
sur échecs : Irak, Afghanistan, Liban et maintenant le
« pied de nez » nord-coréen.
2. La Corée du
Sud est dans l’embarras. Elle tient pour indispensable des
liens étroits avec les Etats-Unis, et plus généralement
avec « la communauté internationale » qu’ils
dirigent. Mais Séoul ne peut renoncer à sa « politique
ensoleillée » vis-à-vis de Pyongyang
et compromettre une réunification qui se fera « lentement
et à son heure ». Difficile de participer à
la punition de ceux du Nord en sachant qu’ils se rapprocheront
de la Chine en se détournant du Sud et de l’unité
de la péninsule. La présence du corps expéditionnaire
des Etats-Unis se révèle nécessaire pour
équilibrer la nouvelle superpuissance du Nord nucléarisé,
le Sud ne l’étant pas.
Mais céder aux pressions de Washington
est également dangereux. Accepter comme le souhaite la
Maison-Blanche que la Corée du Sud applique « l’Initiative
pour la sécurité en dépit de la prolifération»
reviendrait à participer au blocus maritime de la Corée
du Nord et à semer les germes d’une guerre civile.
Séoul estime qu’il a un prétexte pour augmenter
les forces armées traditionnelles de la Corée du
Sud, la Corée du Nord maintenant « sanctuarisée »
par l’atome étant incitée à user de
la force à l’aide de son armement non atomique…
En somme approuver Washington, mais aussi ménager Pyongyang,
sanctionner… mais pas trop, la sunshine policy a été
une réussite et elle doit être poursuivie.
3. Le Japon ne partage
pas les inhibitions sud-coréennes. On y regarde la Corée
du Nord en ennemi, un ennemi qui procéda à l’enlèvement
de dizaines de citoyens japonais, dont Tokyo est sans nouvelles
pour la plupart d’entre eux. Et puis les Japonais n’ont
pas oublié l’essai du missile Taepodong nord-coréen
à la trajectoire passant au-dessus de leur territoire.
La nucléarisation prouvée de la Corée du
Nord fournit des arguments à la droite japonaise qui réclame
la modification de la Constitution de 1945, désarmant le
Japon, et la création d’une armée nationale
libre de toute contrainte diplomatique.
En venir à l’armement atomique
est une option discrètement envisagée en dépit
du traumatisme d’Hiroshima et de Nagasaki. Mais ces arrières
pensées le cèdent, en façade, à un
soutien de la politique des Etats-Unis. Et d’approuver l’attitude
de leur nouveau Premier ministre Shinzo Abe qui acceptait de «
punir sévèrement » Pyongyang, toutefois en
considérant que les deux Corée ne forment, en réalité,
qu’un peuple et qu’il faut ménager son avenir
car il est un bien proche voisin.
A la différence de son prédécesseur
Junichiro Koizumi le Premier ministre Shinzo Abe a renoncé
au pèlerinage « nationaliste » de
Yasukuni célébrant le militarisme japonais, lui
substituant une repentance (à la française ?)
qui a la faveur de Pékin et de Séoul. Autre fait
significatif, pour son premier voyage officiel, M. Abe ne s’est
pas rendu à Washington mais à Pékin et à
Séoul, justement les 8 et 9 octobre, au moment où,
après la Chine un autre Etat de la zone Asie-Pacifique
prouvait ses capacités nucléaires face au Japon
ligoté par sa Constitution. A la différence de Pékin
et de Séoul, Tokyo a de bonnes raisons pour isoler et punir
la Corée du Nord.
4. Ce n’est le
cas ni de Moscou ni de Pékin. Il faut situer les intérêts
des deux capitales dans le cadre du grand affrontement ouest-est
qui succède à celui qui opposa économie planifiée
et économie de marché, marxisme-léninisme
et libéralisme politique. Le nucléaire avait figé
cet antagonisme et il est fort probable qu’il jouera le
même rôle dans la rivalité politique et économique
en cours entre le monde atlantique et monde Asie-Pacifique.
En ce qui concerne la Russie, elle se sait
à l’origine de la formation scientifique et technique
des nord-coréens, alliés de la guerre froide et
de la guerre chaude lors de la crise de 1950-1953 et elle a intérêt
à une certaine dissémination d’un armement
qui suscite les indépendances politiques au détriment
de l’hégémonie américaine. En revanche,
élémentaire double jeu, il est politiquement utile
et « convenable » de condamner la prolifération
nucléaire horizontale parce qu’elle est redoutée
par tous, la population ne voyant dans l’atome qu’une
arme d’extermination, de surcroît apanage –
jusqu’au 9 octobre dernier – des Etats riches ou autoritaires.
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Le Conseil de Sécurité
de l'ONU
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Aussi, aux Nations Unies, le jeu russe
est-il complexe. L’ambassadeur des Etats-Unis constatait
que les débats relatifs aux événements de
Corée du Nord étaient retardés par le silence
de la délégation de Moscou attendant des instructions
de son gouvernement. Le ministre de la Défense russe, Sergeï
Ivanov a sévèrement condamné Pyongyang (concession
au « politiquement convenable » occidental)
mais totalement exclu le recours à la force tout en soulignant
le succès des scientifiques nord-coréens, l’explosion
ayant dégagé, selon le ministre une bien plus forte
énergie que celle annoncée par les Occidentaux.
Ainsi, sous de nouvelles formes, persistent les animosités
et les parti pris du temps de la « guerre froide ».
5. « En venir
à une action militaire contre la Corée du nord serait
inimaginable », a déclaré, à Pékin,
le porte-parole du ministère des Affaires étrangères.
Le président Hu Jintao s’était empressé
de téléphoner au président George W. Bush
pour lui dire que « toutes les nations impliquées
(dans la détonation du 9 octobre) devaient éviter
toutes actions qui pourraient conduire à une « escalade
» et à perdre le contrôle de la situation ».
M. G.W. Bush s’est rallié
à la Chine, déclarant qu’il avait une « claire
préférence pour traiter pacifiquement de la question,
bien que le recours à la force ne soit pas exclu ».
Avant même d’avoir une arme nucléaire Kim Jong-il
est redouté, ce qui est un de ses objectifs. Il est bien
placé pour savoir où sont les intérêts
à long terme de la Chine, prochaine superpuissance et vieille
alliée du combat contre l’Atlantique. Contrairement
à tout ce qui a été dit et écrit –
unanimement comme si l’ordre en avait été
donné – la nucléarisation de la Corée
du Nord n’est pas pour déplaire au gouvernement de
Pékin.
Celui-ci afin quasi unanimement condamnée,
de poursuivre sa pénétration économique sur
tous les continents, est tenu de critiquer une démarche
et ainsi de sacrifier au « politiquement convenable »
de la majorité. Mais, face à l’actuelle unique
superpuissance, et à la direction des affaires du monde
qu’elle entend exercer, la multiplication des Etats nucléairement
militarisés forme autant d’obstacles à cette
politique envahissante. Et d’ailleurs, la Chine contemporaine
souscrit discrètement au concept de son vieux maréchal
Chen Yi qui déclarait à l’agence Reuters,
en 1958, que … « plus serait grand le nombre
des Etats nucléaires plus grande serait la zone de paix ».
La prospective de Pékin, comme
celles qu’étudient les gouvernements des Etats confiant
dans leur destin comporte, sans doute, divers scénarios.
Celui qui suit servirait ses intérêts dans la grande
confrontation en cours entre l’Occident et l’Orient.
Ses différentes phases sont exposées ci-après :
-Etat nucléaire reconnu, la Corée
du Nord, ayant peu à peu –et avec l’assistance
de la Chine et de la Corée du Sud – amélioré
le sort de sa population, se rapproche davantage de la Corée
du Sud, tirant parti de la politique « ensoleillée
» pratiquée à son avantage par Séoul.
Ainsi se trouvent réunies les conditions de l’unification
de la péninsule, la dictature de Kim
Jong-il ayant fait son temps et une perestroika nord-coréenne
ayant ouvert les voies.
-A la Corée du Sud, celle du Nord
apporte son savoir scientifique et ses réalisations en
matière de militarisation de l’atome. Et voici les
70 millions d’habitants de la péninsule formant un
seul peuple, économiquement puissant et assurant lui-même
sa sécurité, dans l’indépendance. Corollaire
: retrait du corps expéditionnaire américain, dont
la présence au sud de la péninsule n’est plus
justifiée. Pékin ne peut que s’en réjouir.
-La zone Asie-Pacifique compte, alors
5 Etats nucléairement nantis… et non des moindres
: Chine, Inde, Russie, Pakistan et Corée, soit approximativement
la moitié de la population mondiale, celle-ci tenue, par
l’atome, de se ménager mutuellement. Certes, les
intérêts nationaux seront toujours l’objet
de la discorde mais sont alors exclues les guerres d’extermination
comme celles qui ravagèrent l’Europe avant de s’étendre
au Moyen-Orient et à l’Asie. Le Japon réviserait
sa présente Constitution et en dépit des tristes
souvenirs d’Hiroshima et de Nagasaki, en viendrait également
à l’atome militaire national. Corollaire : retrait
des contingents des Etats-Unis stationnés sur l’archipel
nippon. Ce qui devrait convenir à la Chine à laquelle
reviendrait le contrôle du Pacifique-nord.
-Enfin, autre conséquence de ce
bouleversement stratégique, Taïwan renoncerait à
la protection américaine devenue incertaine et rejoindrait
la Chine continentale pour en devenir une province insulaire.
On le voit, Pékin, peut tirer parti du phénomène
de la nucléarisation de la zone Asie-Pacifique, assuré
d’y jouer un rôle majeur et de bénéficier
de l’état de paix forcée créé
par la généralisation de l’intimidation par
l’atome militarisé.
-Il est facile de dauber sur la petite
taille du dictateur, son penchant pour les belles voitures et
les « jolies pépées ». La presse a eu
matière à dénigrement et elle l’a généreusement
exploitée. Mais le personnage est trop redoutable pour
être aussi sommairement caractérisé.
En ce qui concerne la gestion de ses affaires
de défense sa logique est intelligible en Occident :
-Pendant trois ans, membre du bloc communiste,
la Corée du Nord a été en guerre contre les
forces de l’ONU, sous commandement américain. A la
suite de cette guerre et de l’agression du Sud par le Nord,
le régime de Kim Song-il I a dû s’accommoder
à la frontière de son Etat, du déploiement
d’un corps expéditionnaire abondamment pourvu en
armes nucléaires, offensives et défensives. Et négocier
en position d’infériorité face à une
telle panoplie.
-Les ressources de la Corée du
Nord ne lui permettent pas d’entretenir et de moderniser
une armée conventionnelle assez importante pour équilibrer
les forces qui sont au sud. Certes, Pyongyang, par un effort démesuré
et ruineux, aligne une armée de près d’un
million, mettant en œuvre 3000 chars d’assaut, 8000
pièces d’artillerie, 500 avions de combat, auxquels
il faut ajouter une marine d’une vingtaine de sous-marins
et de 300 bâtiments de guerre. Mais cet appareil militaire
disproportionné, ruineux, a vieilli et il n’est pas
à la mesure d’un peuple à l’économie
exsangue. En revanche, avec le dixième de ce que coûteraient
ces forces traditionnelles normalement entretenues, la Corée
du Nord pourrait posséder un potentiel d’intimidation
nucléaire suffisant pour traiter sur un pied d’égalité.
C’est pourquoi la démarche des Kim Song-il ne relève
pas de la paranoïa mais plutôt d’une logique
économique bien comprise.
-Les conditions d’appréciation
de la Résolution 1718 vont révéler la nature
des différents intérêts nationaux dans la
zone Asie-Pacifique. En ce qui concerne Washington, favorable
à un maximum de sévérité, deux démarches
s’imposent :
-Retarder le plus possible la réunification
des deux Corée et renforcer l’engagement des Etats-Unis
aux côtés de Séoul et de Tokyo afin que Corée
du Sud et Japon s’en tiennent au statu quo, renonçant
à toute ambition militaire nucléaire. On notera
que Mme Rice ne s’est pas rendue à Taïwan, sans
doute afin de ménager Pékin dont tout dépend.
Pour conclure, citons l’avis d’un
spécialiste américain, auteur, en 2004, d’un
livre intitulé : «Kim Jong-il, cher leader de la
Corée du Nord ».
« Kim, écrit-il est un homme intelligent qui
a poursuivi prudemment l’objectif de détenir des
armes nucléaires en se fondant sur le déclin relatif
de la Corée du Nord et les dangers, pour son régime,
créés par la Corée du Sud et les Etats-Unis…
avec lesquels son pays demeure, techniquement, en guerre…
il décida, il y a bien des années, que n’ayant
pas d’amis, il avait besoin de l’arme nucléaire
pour survivre ».
Pékin estime peut-être que
l’essai du 9 octobre était superflu. C’est
bien le seul reproche que la Chine peut faire à la Corée
du Nord. Non essayé, spectaculairement, l’atome est
aussi intimidant qu’après expérimentation.
Du moins pour les gouvernements sinon pour les populations.
Général Pierre-Marie
Gallois
(1) Analysts see a small Korea blast.
N.Y. Herald. 11 octobre 2000. p.6
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