L'Iran en quête
de sécurité et d'indépendance
Général Pierre Marie GALLOIS
août 2005
En ce milieu de l'année 2005 c'est l'Iran qui suscite la
grande interrogation internationale et provoque d'abondants commentaires.
L'Iran et sa politique énergétique mettent l'Occident
à l'épreuve. Plus d'un demi siècle de ses
certitudes sécuritaires sont mises en question.
Le 11 août, après deux
jours de délibérations, pressés par Washington,
les 35 membres du directoire administrant l'Agence Internationale
de l'Energie Atomique (ou IAEA selon le sigle anglo-saxon) avaient
adopté une résolution incitant l'Iran à suspendre
toute activité d'enrichissement (de l'uranium). Au sein
de l'AIEA, la majorité requise est de 18 voix. Or, au nombre
des 35 membres siègent 14 représentants des "
pays non alignés ", d'où les débats
et la relative modération de la résolution finalement
adoptée.
Contrastés ont été les commentaires
:
- Absurde " s'est exclamé le représentant
iranien à l'AIEA. " Au cours de la présente
décennie, l'Iran sera un pays producteur de combustible
nucléaire ".
- Toutes les options sont sur la table ", a menacé
le président Bush, faisant allusion à l'intervention
armée, tandis que madame C. Rice, Secrétaire d'Etat,
affirmait que " les Etats-Unis ne peuvent laisser l'Iran
développer un armement nucléaire ".
- A Berlin, une nouvelle fois, M. Schröder s'opposait aux
Etats-Unis. " Chers amis d'Europe et d'Amérique,
travaillons à occuper une forte position pour la négociation.
Mais écartons l'option militaire. Nous avons vu qu'elle
n'est pas la bonne ", sous entendu, les évènements
d'Irak en témoignent.
- A Paris, le ministre des Affaires étrangères a
cru bon d'affirmer que " l'Europe est tout à fait
en mesure d'offrir à l'Iran des garanties sur sa sécurité
". Téhéran doit tenir ces propos pour
une plaisante vantardise. Pour qu'ils aient un sens encore faudrait-il
l'aval de Washington.
- A Pékin, a été signé avec Téhéran
un contrat de 70 milliards de dollars portant sur l'exploitation
des gisements de pétrole de la région de Yadaran,
à l'ouest de l'Iran. Pour la Chine les approvisionnements
en énergies fossiles sont prioritaires et l'Iran en regorge.
De surcroît un échec politique de Washington ne déplairait
pas.
- A Moscou, l'on entretient d'étroites relations avec Téhéran.
Les Allemands s'étant retirés, ce sont les Russes
qui achèvent la construction et l'équipement de
la centrale nucléaire de Bouchehr. Et ils entendent honorer
leurs engagements d'autant qu'il a été convenu que
le combustible irradié serait envoyé en Russie garantissant
ainsi l'utilisation pacifique de la centrale. Moscou est d'autant
plus incité à s'entendre avec Téhéran
que l'installation de bases américaines en Asie centrale
menace l'influence russe dans les ex républiques soviétiques
musulmanes.
- A Tel Aviv, l'on juge particulièrement dangereuse la
future arme nucléaire iranienne. " Avec ses missiles
(Chahab 3 et 4) l'Iran pourra atteindre Londres, Paris, Berlin
et le sud de la Russie, mettant en péril non seulement
la sécurité d'Israël mais la stabilité
du monde entier… premier exportateur mondial du terrorisme,
de la haine et de l'instabilité, il a remplacé Saddam
Hussein " avançait un ministre israélien,
oubliant que les faits ont démenti bien des accusations
portées contre Saddam Hussein. Ou encore : " l'Iran
menace aussi les pays du Golfe, leur pétrole, il faut détruire
ses installations (atomiques). Grâce à ses F 15,
l'Etat d'Israël peut frapper l'Iran ".
Mais ce qui importe, au premier chef, c'est l'attitude
du gouvernement iranien. Elle a été à la
fois péremptoire et ambiguë. Hamid Reza Assefi, porte-parole
du ministère des Affaires étrangères (ce
sera Manouchehr Mottaki, ancien ambassadeur au Japon) déclara
que " cette résolution politique, adoptée
sous la pression des Etats-Unis et de leurs alliés n'a
pas de fondement juridique ni de logique et elle est inacceptable…
La république islamique d'Iran ne renoncera pas à
ses droits légitimes et insiste toujours pour avoir la
maîtrise de la technologie nucléaire civile ".
A Téhéran le président Mahmoud Ahmadinejad
affirma que le traitement de l'uranium était, pour
l'Iran, un droit et s'il acceptait de poursuivre la négociation
avec l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, il
rejetait catégoriquement leurs propositions, qu'
" il tenait pour une insulte à son peuple,
comme si les Iraniens formaient une nation de primitifs
".
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Un technicien Iranien donnant des explications lors d’une
exposition de l’Organisation de l’Energie Atomique
Iranienne. |
Et les scientifiques iraniens remirent en marche
les installations transformant en gaz le minerai d'uranium, activité
qu'ils avaient stoppée - de leur plein gré disaient-ils
- à l'issue des entretiens avec les diplomates des trois
intervenants européens. " Cette relance des activités
de la centrale nucléaire d'Ispahan est une mesure de protection
des droits de la nation ", déclara Téhéran,
justifiant ainsi la levée des scellés apposés
sur le site par l'AIEA. L'ambiguïté réside
dans le fait que le traitement de l'uranium naturel n'est pas
l'enrichissement qui, poussé à un pourcentage élevé,
aboutit à un matériau fissile utilisable à
des fins militaires, mais il en est la lointaine condition préalable.
D'où la controverse : Les Occidentaux estiment
que l'Iran vise la bombe - mais ils ne peuvent le prouver, et
M. Elbaradei, directeur de l'AIEA le reconnaît - tandis
que Téhéran réclame l'enrichissement nécessaire
au combustible de ses centrales nucléaires productrices
d'électricité.(1) - mais ne s'interdit pas de le
porter un jour au niveau des applications militaires.
Celles-ci peuvent être obtenues, compte tenu
des ressources de l'Iran, par deux procédés :
- L'un consiste à traiter du minerai d'uranium pour en
extraire un gaz, l'oxyde d'uranium concentré, lequel est
progressivement " enrichi " à l'aide de centrifugeuses,
montées en chaîne, aux rotors tournant à une
vitesse très élevée et séparant les
isotopes d'uranium 235 fissile une fois atteint un certain niveau
d'enrichissement. L'Iran chercherait à disposer de quelque
5000 centrifugeuses, installées dans une usine souterraine.
Les inspecteurs de l'AIEA auraient constaté l'existence
de seulement 160 de ces centrifugeuses (à Natanz). Ce procédé
a été mis au point par la société
anglo-germano-hollandaise URENCO avec deux modèles de centrifugeuses,
le G1 et le G 2, l'Iran les détenant l'un et l'autre. Le
scientifique pakistanais Abdel Qadir Khan aurait aidé l'Iran,
comme il aida la Corée du nord et la Libye, à la
fois en ce qui concerne les centrifugeuses et aussi en ce qui
a trait à l' " architecture " de la bombe.
Voici deux ans, le président Mohamed Khatami révéla
que l'Iran possédait une mine d'uranium naturel, mine découverte
en 1985 et située non loin de la ville de Yazd, au centre
du pays et que cette mine était en exploitation, déclaration
qui confirmait la validité du procédé qui
vient d'être sommairement décrit.
- Le second procédé repose d'abord sur l'achèvement
du réacteur de Boushehr. Après plusieurs années
de fonctionnement l'Iran disposerait d'assez de matière
fissile (plutonium) pour assembler plusieurs dizaines de bombes.
Autre solution : produire de l'eau lourde (ce serait le cas à
Arak) pour alimenter les centrales nucléaires et obtenir
du plutonium militairement utilisable.
Si indirectement, la Chine, le Pakistan, la Russie
ont aidé l'Iran dans sa quête d'indépendance
par l'atome militarisé, l'entreprise recueille l'adhésion
de la majorité des Iraniens. Déjà, au cours
des années 70, le Chah avait souhaité que son pays
entre dans le club des Etats nucléairement nantis. Mais
les " convenances " politiques et diplomatiques voulaient
que l'armement atomique fut proscrit et qu'on se déclare
opposé à la prolifération et partisan de
l'élimination de cet armement. Aussi les dirigeants successifs
de l'Iran ont-ils tenu le même discours. Mais tous ont admis
que l'intérêt de la nation exigeait l'adoption de
dispositions contraires. Dans son ensemble la population souscrit
à la politique du gouvernement. L'Iran est peut-être
le seul pays où religieux, intellectuels, " bazar"
et paysans sont prêts à fournir des volontaires pour
défendre les sites d'activités atomique, y former
des " boucliers humains " ou exercer des représailles
en cas d'attaque.
Les opposants sont à l'extérieur.
Adversaires du régime des mollah, ils ajoutent à
leurs griefs les efforts nucléaires de Téhéran
proclamant qu'un changement de statut politique permettrait de
mettre fin à l'aventure atomique dans laquelle est engagé
leur pays, attitude qui leur apporte la sympathie d'une fraction
de la communauté internationale souhaitant l'élimination
du nucléaire. " Il faut désarmer les tyrans
de Téhéran qui mentent effrontément aux inspecteurs
de l'AIEA", déclarait un opposant iranien, M.
Amir Jahahchahi.
Le comportement du gouvernement iranien est compréhensible.
C'est d'abord, un grand pays au passé prestigieux et à
l'avenir prometteur. Ses 70 millions d'habitants occupent une
surface trois fois plus grande que celle de la France. Héritiers
d'une civilisation millénaire, ils ont un taux d'alphabétisation
élevé, une longue espérance de vie et forment
néanmoins une population jeune, le taux de fécondité
renouvelant largement les générations. Riche est
le sous-sol de l'Iran, essentiellement en pétrole (12 milliards
de tonnes de réserves), en gaz naturel (27 milliards de
mètres cubes) et, même on l'a vu , en minerai d'uranium.
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Installations nucléaires en Iran |
Ce sont ces richesses qui ont provoqué l'ingérence
étrangère : en 1951 une première nationalisation
des installations pétrolières avait décidé
de l'éviction du premier ministre Mossadegh et en 1973,
le Chah s'assurant la maîtrise de la production de pétrole
avait dressé contre lui les entreprises pétrolières
étrangères dans le même temps que la population
désapprouvait ses efforts de "modernisation à
l'occidentale ". Les discours de Khomeyni, enregistrés
à Neauphle-le-Château, ont préparé
le départ du Chah et l'instauration, en 1979, d'une république
islamique en Iran.
Les évènements internationaux ont
placé l'Iran dans une situation géopolitique difficile.
En effet :
- Les voisins de l'Iran sont des Etats nucléaires, militairement
parlant. C'est le cas de la Chine, de l'Inde, du Pakistan, de
la Russie, et aussi de la Corée du nord. Et, en face, de
l'Etat d'Israël. On sait également, que la Corée
du sud, sans en référer à l'AIEA, a procédé
à des essais d'enrichissement de gaz d'uranium et aussi
de séparation du plutonium fourni par le fonctionnement
de ses 19 centrales nucléaires.
- Au sein du monde musulman (1 ,2 milliard) on ne compte que 120
millions de chiites, dont la moitié vit en Iran. Avec ses
160 millions, à 80 % sunnites, le Pakistan a bien été
le premier Etat musulman à détenir l'arme atomique,
mais les musulmans chiites n'ont pas ce privilège.
- Les ingérences étrangères, celles de la
Grande-Bretagne et des Etats-Unis, notamment, ont démontré
aux dirigeants iraniens les avantages de l'indépendance
et de l'auto suffisance avec l'audience internationale qu'elles
confèrent l'une et l'autre.
- La stratégie interventionniste pratiquée par les
Etats-Unis soucieux de s'assurer les approvisionnements en énergies
fossiles nécessaires à leur développement
économique et industriel aboutit à l'investissement
stratégique de l'Iran. A l'ouest, sur 1500 kilomètres
de frontière avec l'Irak, les contingents armés
des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne montent la garde. A l'est,
sur un millier de kilomètres, des formations militaires
occidentales, exercent les mêmes fonctions tandis qu'au
sud le Golfe persique et la mer d'Oman (2500 kilomètres
de littoral) sont placés sous le contrôle de la puissance
maritime et aérienne des Etats-Unis. Ajoutons qu'au nord,
sur 1000 kilomètres, la Turquie et l'Azerbaïdjan,
alliés des Etats-Unis, isolent l'Iran, en particulier de
l'ami russe. Et voici l'Iran " enclavé ", ses
voies d'acheminement du pétrole et du gaz naturel tributaires
de la bonne volonté de ses adversaires politiques, aussi
bien sur terre que sur mer.
" La communauté internationale
doit trouver un moyen pour être assurée que cela
(un Iran détenteur de l'arme nucléaire) n'arrivera
jamais ", affirmait, en août 2004, madame C. Rice,
Secrétaire d'Etat. Elle oubliait que les opérations
militaires américaines, le désir d'étendre
l'action de l'OTAN jusqu'à la Caspienne, l'annonce d'un
chambardement politique au Proche et Moyen-Orient, toutes initiatives
de son pays, légitimaient les démarches nucléaires
de Téhéran.
Les énergies fossiles constituent la principale
ressource de l'Iran. Mais il s'agit là, d'une richesse
temporaire, rémunératrice durant encore quatre ou
cinq décennies. Il est normal que Téhéran
se soucie, aujourd'hui, de satisfaire demain ses besoins en énergie
et que le gouvernement iranien - quel qu'il soit - entende être
maître du cycle atomique complet, en laissant ouvertes ses
différentes options. Il est de bonne guerre d'affirmer
que le seul objectif visé est l'utilisation industrielle
de la désintégration de la matière. Mais
aussi, à la fois de tirer profit du chantage au renoncement
à l'atome militarisé et de conserver aussi longtemps
que possible la menace d'en venir aux applications militaires.
Ainsi Téhéran gagne du temps. Les comportements
antérieurs des Etats-Unis l'y incitent.
- Washington a détruit l'Irak dépourvu
d'armes d'intimidation et respecté la Corée du nord
soupçonnée, à la longue, d'en détenir
quelques unes.
- Washington a renoncé à ratifier le traité
d'interdiction de tout essai nucléaire, sans doute faute
d'être en mesure de détecter et de sanctionner les
expérimentations de faible énergie et afin d'avoir
les mains libres pour moderniser sa panoplie atomique. Mais en
supprimant un obstacle à la prolifération horizontale.
Pourquoi l'Iran devrait-il être la seule puissance qui,
en ayant la capacité financière et scientifique,
ne tirerait pas parti des agissements des Etats-Unis ?
-Pour l'ancien recteur de l'Université de Téhéran,
M. Houchang Nahavandi, ce n'est pas l'Etat d'Israël qui est
visé par la future arme atomique iranienne, mais c'est
assurer la pérennité du régime, c'est imposer
qu'on le respecte, c'est le renforcer à l'intérieur
en donnant des preuves de sa puissance avec la sécurité
dans l'indépendance qu'il s'efforce de fournir au peuple
iranien. Si bien que, pour le recteur, les attaques dont il est
l'objet ne font que l'unir à son gouvernement et à
sa politique nucléaire, " les Etats-Unis ne comprennent
pas l'Iran ", conclut-il.
Dans son combat contre une large fraction de la
communauté internationale, l'Iran n'est pas sans atouts.
- Il appartient au groupe d'Etats qui, en dépit
de leurs positions spécifiques très différentes,
ont en commun l'opposition à l'expansion politique et militaire
des Etats-Unis en particulier, et des alliés de la superpuissance,
en général.
Et au nombre de ces Etats figurent de grandes puissances telles
que la Russie et la Chine, auxquelles il faut, maintenant, ajouter
sinon les gouvernements, du moins, les populations musulmanes
fustigeant le "grand Satan américain ". Aussi
Téhéran ne redoute-t-il pas que le Conseil de sécurité
des Nations-Unies soit saisi et qu'il impose à l'Iran des
sanctions économiques, la Chine ou la Russie, voire les
deux puissances y ayant un droit de véto.
- En dépit des particularismes du monde musulman et des
différences confessionnelles entre sunnites et chiites,
l'Iran est un pays musulman. Après s'être attaqué
à l'Irak et à l'Afghanistan, avoir longtemps soutenu
l'Etat d'Israël, on imagine mal les Etats-Unis bombardant
un troisième pays musulman. La pratique de l'intimidation
par la menace d'en venir au conflit armé serait une démarche
politique de même que le sont, du côté de l'Iran,
les arrêts et les remises en route successifs de son programme
nucléaire.
- Exportateur de pétrole et de gaz naturel, l'Iran fournit
de l'énergie fossile aux pays gros consommateurs, eux-mêmes
dépourvus des approvisionnements nécessaires au
développement de leur économie, tels la Chine et
le Pakistan. Les évènements d'Irak contribuant à
l'augmentation du coût du baril de pétrole, l'attaque
des installations iraniennes bouleverserait davantage encore ce
marché de l'énergie.
- L'Iran chiite a pour allié naturel, aujourd'hui du moins,
la population chiite, majoritaire en Irak. Aussi, vis-à-vis
de Washington, l'Iran détient-il un moyen de pression car
il a la faculté d'attiser ou de calmer la révolte
contre l'occupant occidental.
- Les dirigeants iraniens ont tout naturellement retenu la leçon
de la destruction du centre atomique irakien de Tamouz, près
de Bagdad au début du mois de juin 1981. Leurs installations
scientifico-techniques sont dispersées et, surtout, enfouies
assez profondément. Aussi faudrait-il de nombreux bombardements
sur zones et la dévastation du pays pour neutraliser à
coup sûr l'entreprise atomique irannienne.
- Enfin, l'Iran aligne encore une armée active de 500.000
hommes, auxquels il faut ajouter les 100.000 hommes de la Garde
islamique révolutionnaire. Il tient sous la menace de ses
missiles Scud et Chahab les contingents occidentaux déployés
en Irak et en Afghanistan. Ravitaillant en armes et en explosifs
la résistance à l'occupant, l'Iran là où
il est placé sur la carte, est en mesure de se faire craindre.
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photo satellite de la centrale de Busher |
La question se pose, compte tenu de la démarche
iranienne peut-on exorciser l'atome militarisé ?
Il est communément admis que l'arme atomique
constitue un grave danger pour l'humanité et qu'un monde
à nouveau sans désintégration de la matière
serait plus sûr. Aussi, faute d'être en mesure de
revenir à l'ère pré- atomique et d'effacer
ce qui a été appris et réalisé au
cours du dernier siècle, est-il indispensable à
la fois de limiter le domaine nucléaire, de réduire
les panoplies de ceux qui détiennent l'armement correspondant,
de tarir études et recherches jusqu'à l'extinction
naturelle d'une discipline qui aurait dû demeurer ignorée.
C'est là un sentiment général. Tout être
censé croit devoir témoigner de cette réprobation
et, pour ainsi dire, automatiquement. Cette condamnation ne peut
être l'objet d'aucune discussion. Il s'agit d'une évidence
et bien rares sont ceux qui la nient.
Et pourtant ?
Est-il souhaitable d'en revenir à l'ère pré-atomique,
celle de la poudre qui succéda à celle de la flèche
? Au cours des six siècles de l'ère de la poudre,
l'humanité a été constamment en guerre. En
près d'un demi siècle (1905 - 1945) le paroxysme
de la violence guerrière a été atteint avec,
probablement, 150 à 200 millions de victimes et plus de
50 millions de morts. Par dizaines de millions les combattants
se sont affrontés, mettant en œuvre canons et chars
d'assaut par centaines de milliers, avions par dizaines de milliers,
navires de combat par milliers. Et sur de pareilles lancées
les industries d'armement s'apprêtaient à faire "
mieux " encore afin de rendre la guerre plus rémunératrice.
Hiroshima et Nagasaki, un avion, dix hommes d'équipage,
deux projectiles, en 3 jours ont mis un terme au massacre. Le
Japon a chèrement payé cette brutale cessation d'hostilités
mais Pearl Harbour a été son initiative, comme la
cruauté de ses combats. En revanche, l'irruption de l'atome
militarisé sur la scène internationale a imposé
bien des renoncements à la guerre et notamment en Europe,
apporté soixante années de paix, ainsi que le reconnaît
le professeur Michel Serres (une paix qui eut été
totale si l'Allemagne, mue par ses vieux démons n'avait
mis les Balkans à feu et à sang ou si devenue une
puissance nucléaire, la Yougoslavie eut été
respectée).
Ce ne sont pas les mots qui comptent ici mais les faits :
- Entre les forces de l'OTAN et celles du Pacte
de Varsovie, de 1955 à 1989 l'antagonisme a été
manifeste. Mais, l'épée est demeurée au fourreau,
ou plutôt les mégatonnes ont sommeillé dans
les dépôts. A Moscou comme à Washington, l'on
savait que l'affrontement armé était impossible.
On savait - et l'on sait de plus en plus - qu'à l'ère
atomique gigantesque est la disproportion entre l'enjeu d'une
guerre - et les bénéfices qu'on en attend - et les
risques qu'il faudrait prendre à y avoir recours.
- Ce fut également le cas entre la Russie et la Chine au
cours des années 60, lors de leur différend doctrinaire.
- Et aussi entre la Chine et l'Inde, avant de devenir des puissances
atomiques s'affrontant militairement dans l'Himalaya mais négociant
sagement leurs intérêts respectifs depuis que l'atome
est partagé, même inégalement, entre Pékin
et la Nouvelle-Delhi.
- Il en a été de même avec l'Inde et le Pakistan
que deux guerres ont opposés. Depuis que chacun de ces
deux pays possède un (modeste) armement nucléaire,
l'entente et la coopération se sont imposées. Islamabad
et la Nouvelle-Dehli ont substitué la négociation
à l'épreuve de force.
- Enfin, figurant en tête de l'énumération
des peuples de l' " axe du mal ", la Corée du
nord, potentiellement nucléaire, n'a pas subi le sort de
l'Irak dont on sait, maintenant, qu'il était dépourvu
de ces " armes de destruction massive " qui incitent
à respecter l'Etat qui les détient. On ne peut mieux
avoir mis en valeur l'intérêt national de l'atome
militarisé.
Renonçant au traité d'interdiction de toute expérimentation
nucléaire et laissant entendre que les Etats-Unis reprendraient
les essais de leurs prochaines réalisations atomiques,
M. Bush a implicitement admis que le " génie nucléaire
ne pouvait plus être remis en bouteille ", que la prolifération
horizontale échappait au contrôle et que, dans ce
domaine, les Etats-Unis en ayant la liberté de création
et d'expérimentation, feraient mieux que quiconque.
De son côté, sachant qu'elle va affronter politiquement
et économiquement les Etats-Unis, la Chine n'est sans doute
pas opposée à une certaine dissémination
d'un armement qui, rétablissant la pleine souveraineté
des Etats, limite le nombre de ceux qui recherchent la protection
américaine.
Et si la sagesse populaire se trompait ? Si le
rejet quasi unanime du nucléaire d'Etat était une
erreur ? Et si l'horreur d'Hiroshima escamotait l'abomination
des guerres traditionnelles ? L'humanité en aurait-elle
la nostalgie ?
La Grande-Bretagne ayant manifesté, au sein
de l'AIEA une certaine intransigeance, à Téhéran,
les étudiants ont lancé des pierres et… des
tomates sur l'ambassade britannique en réclamant, pour
leur pays, la liberté de poursuivre son programme nucléaire.
La fierté nationale les animait. Pourquoi l'Iran serait-il
incapable de gérer l'indépendance que confère
la possession de l'arme atomique ? Le monde est dirigé
par ceux qui la détiennent et ils ne cessent de se donner
en exemple. Autour de l'Iran nombreux sont, maintenant, les Etats
qui gèrent convenablement cette forme de souveraineté.
Devant les conséquences des incessantes innovations de
l'humanité, les peuples seraient-ils à ce point
inégaux ? La jeunesse iranienne ne l'admet pas.
Ses clameurs ne demeurent pas sans écho.
Il est de l'intérêt des pays producteurs de pétrole
- et non encore " nucléarisés " - de consacrer
les ressources nouvelles que procure le renchérissement
du baril aux énergies de remplacement, à commencer
par l'énergie atomique. Ses applications industrielles
contribuent au développement et ses applications militaires
apportent à la fois la sécurité et l'indépendance.
Si bien que combattre pour éliminer les armes de destruction
massive - celles-là du moins - aboutit à un résultat
opposé à celui qui était visé : la
rente pétrolière devient si rémunératrice
qu'elle finance l'interdit.
Note :
L'Iran met en œuvre 11 centrales nucléaires (fournissant
au total 2600 mégawatts), une dizaine d'autres doivent
être construites pour porter à près de 20.000
mégawatts la capacité de l'électro- nucléaire
iranien en 2025.
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