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Adieu, Abidjan
?
Voici que la poudre parle de nouveau
en Côte d'Ivoire. Bien entendu, nous ne savons pas trop ce qui s'y
passe réellement, car la Grande Muette n'a pas coutume de dévoiler
ses plans aux médias et c'est très bien ainsi. Contentons-nous
de ce qui est avéré : le pouvoir en place à Abidjan
n'a jamais accepté la réconciliation avec les "rebelles"
du Nord, et n'a cessé de se préparer à reprendre
unilatéralement l'offensive. Et comme il se nourrit aux sources
du fanatisme le plus primaire et du tiers mondisme le plus archaïque,
il imagine trouver des soutiens aux USA et partout dans le monde en s'en
prenant à l'ancienne puissance coloniale, alors que notre pauvre
diplomatie ne sait que s'abriter derrière l'Europe ou l'ONU, et
que nos soldats, qui y fournissent un travail admirable, y sont moins
nombreux que les forces de sécurité panafricaines.
Bref, il eut cent fois mieux valu se débarrasser du dangereux couple
illuminé des GBAGBO dès le début de la crise plutôt
que de compter sur le temps pour qu'ils en viennent à s'assagir…
Certains pensent que c'est la victoire de BUSH qui a donné aux
dirigeants d'Abidjan, soutenus en cela par leurs milices parallèles,
le sentiment que tout leur était désormais permis. Il se
peut que cela ait joué, mais plus prosaïquement, nous sommes
au début de la saison sèche, meilleur moment pour l'offensive,
pour créer la surprise. La fenêtre belliqueuse restera ouverte
jusque vers fin Avril ; car au retour de la grande saison des pluies,
plus aucune opération sur le terrain n'est envisageable.
Nos forces auraient pu anticiper ce risque ; sans doute l'ont-elles fait,
et c'est pour cela que l'inconscient GBAGBO a choisi la voie aérienne.
Il est désormais le dos au mur, comptable de ses actes irresponsables.
Mais quel que soit le déferlement de haine anti-française
orchestré par les médias à sa botte, il ne faut désespérer
de rien. Voici ce que nous écrivions il y a tout juste un an (texte
publié dans le numéro de Janvier 2004 de la Dépêche
de la Compagnie d'Artagnan et Planchet) : il n'y a (encore) rien à
y changer.
La Côte d'Ivoire s'enfonce chaque
année davantage. La guerre civile a précipité le
mouvement. Que reste-t-il de ce rêve équatorial ?
Pendant longtemps, le pays semblait hésiter : se redresser, reprendre
le chemin de sa splendeur passée, retrouver un rôle de passerelle
entre le continent noir et le monde développé, incarner
de nouveau aux yeux des Africains un modèle de sortie de leur marasme
endémique ; ou bien se laisser submerger, ensevelir, digérer
par ce que l'Afrique recèle de plus désespérant,
de plus incapacitant, au point de faire disparaître jusqu'au souvenir
et à la nostalgie des temps glorieux ?
Avec cette guerre qui a été
figée au prix d'une partition du pays en deux, alors qu'une issue
durable paraît plus lointaine que jamais, la première hypothèse
ne cesse de s'éloigner, la seconde d'apparaître comme une
évidence incontournable.
O terre de désespérance,
L'ivoirité t'a cadavré !
Tes légions pourries de violence,
Ont trop gâté ta dignité !
Est-il bien utile d'établir
les responsabilités ? Le multipartisme a certes contribué
à ouvrir la boîte de Pandore du tribalisme, mais d'autres
vers étaient à l'œuvre dans le fruit bien avant. L'arrivée
au pouvoir d'un socialiste Bété, ethnie réputée
pour son tempérament batailleur et irascible, qui plus est flanqué
d'une épouse pasionaria calviniste, a mis le feu aux poudres, mais
il s'agit plus d'un déclencheur fortuit que d'une cause première.
Auparavant, le coup d'État du général Gueï et
son assassinat avaient déjà mis le pays sur l'orbite d'un
scénario du genre Liberia, Tchad ou Zaïre.
Houphouët n'avait pas désigné
de successeur, tout le mal vient peut-être de là. Ce n'est
pas, disait-on, dans la tradition des chefs Baoulé. Sans doute,
mais si Houphouët était Baoulé avant d'être Ivoirien,
il était aussi et peut-être avant tout Français.
Il n'imaginait sans doute pas que la France allait vraiment se désengager,
oublier, croire pour de vrai aux balivernes droitdelhommesques qu'il savait
professer aussi bien que les Français de France. Il savait bien,
lui, que plus d'une fois il lui avait fallu rétablir l'ordre à
coups de machette, que ce soit justement dans le pays Bété,
à la frontière ghanéenne ou dans les faubourgs d'Abidjan.
Cela s'était fait à la balkanique, et nul n'y avait rien
trouvé à redire. Certainement, Houphouët ne croyait
pas à la mort de la Realpolitik. D'une manière
ou d'une autre, la France, sa France, lui trouverait un successeur. Ou
si vraiment elle ne le faisait pas, eh bien… après moi, le
déluge.
Le déluge est arrivé.
En 1981, Houphouët était déjà très vieux,
trop vieux. Il voit élire à Paris son vieux copain de la
Quatrième, Mitterrand… Il est déjà obligé
de composer avec le FMI et la Banque Mondiale. Et que fait Mitterrand
en Afrique ? Rien, car l'Afrique ne paraît pas l'intéresser
; rien, sinon y prôner le multipartisme, et Houphouët sait
ce que cela veut dire à terme plus ou moins rapproché :
les affrontements entre ethnies, la ruine, le retour à la sauvagerie
tribale. Il survivra encore quelques années, heureux d'avoir pu
édifier la basilique de Yamoussoukro juste après avoir achevé
la cathédrale d'Abidjan, heureux aussi de voir partir avant lui
son vieux rival Sékou Touré, qui avait réussi par
son marxisme sanguinaire à ruiner de fond en comble la Guinée
voisine, joyau de l'empire colonial français.
Nanan n'est plus là
depuis longtemps, et son pays exsangue, toujours et de loin premier producteur
mondial de cacao, donne l'image d'une épave sans gouvernail dont
nul ne veut se charger, que nul ne veut même prendre la peine de
connaître. Est-ce la fin de l'aventure ? Est-ce que cela pouvait
ne pas se terminer ainsi ?
Certes, nul être raisonnable,
ni même aux trois quarts fou, n'aurait aujourd'hui l'idée
d'aller investir, s'installer ou risquer quoi que ce soit en Côte
d'Ivoire. Et pourtant…
Au cours de ces trente dernières
années, plusieurs dizaines de milliers de Français sont
allés travailler en Côte d'Ivoire, ou y faire leur service
en tant que coopérant. Ils n'en ont pas ramené que des mauvais
souvenirs. Ils y en ont laissé beaucoup. Qui saura tirer parti
de ce gisement d'amitié et de bienveillance ? Les manifestations
d'hystérie antifrançaise de ces derniers mois ne doivent
pas nous abuser. Il y en a toujours eu. Même aux heures de la prospérité
la plus insolente, il y a eu des agressions, des meurtres de Blancs, des
pillages ; l'Afrique est un théâtre, pas une comédie
musicale pour enfants. Quant au reste, le sida est passé par là…
Les Français partent de plus en plus, on les comprend. Mais la
plupart des Libanais restent. Et de toutes façons, si un jour l'espoir
renaît en Afrique, la Côte d'Ivoire restera la mieux placée
pour en être le moteur. Alors, peut-être un jour rechantera-t-on
le vieux refrain d'Houphouët :
Salut, ô terre d'espérance,
Pays de l'hospitalité,
Tes légions remplies de vaillance,
Ont restauré ta dignité…
Charlotte Corday, le 10 novembre 2004,
en ce jour de la Saint-André Avellin.
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