|
Mgr Vingt-Trois, le politique et l'émotionnel
S'adressant aux parlementaires le 11
octobre, l'archevêque de Paris les a invités à
ne pas se laisser subjuguer par le culte de l'émotion. Voici
le texte de cette remarquable analyse. Elle conduit à découvrir
(par nous-mêmes) que l'émotionnel est l'âme d'un
monde sans âme, l'esprit de notre époque médiatico-publicitaire,
et qu'il hypothèque l'avenir... Pour se libérer de
ce culte, il faudrait retrouver l'esprit critique : d'où
l'urgence d'une nouvelle - mais cette fois authentique - "théologie
de la libération" !
"Résister au
mouvement des émotions" : homélie de l'archevêque
de Paris à la messe de rentrée des parlementaires
Mgr André Vingt-Trois*
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
chers amis,
Notre société connaît
certainement les conditions de vie les plus favorables et les plus
sécurisées que puisse imaginer la mémoire humaine,
aussi bien à l'échelle de l'histoire de nos vies personnelles,
qu'à celle de la mémoire collective. Et en même
temps, il semble que se répande un sentiment de crainte,
voire d'anxiété, face à l'avenir. Alors que
nous connaissons la paix et une prospérité économique
réelle, nous voyons les événements, économiques
ou naturels, déclencher des phénomènes d'affolement
à la limite de la panique.
Certes, nous savons que notre prospérité
n'est pas également répartie. Nous savons aussi que
les précarités sociales ne sont pas seulement des
effets économiques ou financiers et qu'elles se développent
sur le terrain des fragilités éducatives et familiales.
Nous savons aussi que l'effet de choc dont se nourrit la communication
médiatisée amplifie et dramatise volontiers l'information.
Notre capacité d'analyser et
de relativiser ces phénomènes n'empêche pas
les réactions collectives et médiatisées, principalement
commandées par des ressorts affectifs. La surenchère
et le lobbying en sont des expressions habituelles. À celles
et à ceux qui ont la lourde charge de légiférer
ou d'exercer le pouvoir exécutif, il incombe — et ce
n'est pas facile, vous le savez mieux que moi ! — de ne pas
céder au mouvement des émotions, ni de les valider
en y apportant une réponse, tout aussi affective et éphémère,
hors de proportion avec la réalité.
Le risque de s'engager dans l'instant
par une réponse immédiate à toute situation
et de correspondre sans recul aux attentes et aux désirs
supposés de la société n'est pas illusoire.
Pas plus que le risque d'une riposte disproportionnée qui
prend généralement la forme d'une loi nouvelle, chargée
d'exprimer la prise au sérieux de toute situation.
À ces lois de circonstance, on
demande souvent d'engager la société dans la protection
ou la justification de catégories particulières de
citoyens ou de conduites contestables. Qui ne voit que, à
travers ces lois aux applications incertaines, et parfois impossibles,
s'émousse peu à peu la force de la loi elle-même
qui doit viser un bien général et tendre à
une certaine universalité ?
En cédant à un processus
de légitimation de mœurs partielles ou de besoins particuliers,
le législateur épuise sa mission de formuler les moyens
nécessaires à la vie sociale. Il se dépouille
lui-même de sa fonction au service du bien de la société
tout entière et de sa responsabilité à l'égard
de l'avenir de cette société.
Pour vous qui êtes chrétiens,
je sais que les préoccupations que je viens d'évoquer
sont celles qui vous habitent quotidiennement. Je sais aussi les
pressions auxquelles vous pouvez être exposés. La véritable
laïcité ne suppose pas le renoncement à ses références
majeures. La mission du parlementaire chrétien n'est pas
de faire passer un message confessionnel, mais de s'appuyer sur
ses forces spirituelles pour promouvoir une vision plus humaine
de la vie.
Pour l'avenir de la dignité humaine
dans notre société, je dois vous faire part de quelques
questions auxquelles nous serons nécessairement confrontés
dans un proche avenir.
- La famille.
Depuis quelques années, la multiplication des modèles
de référence transpose le débat vers un sorte
de tolérance indistincte. Le respect dû à chaque
personne est confondu avec la reconnaissance légale de tous
les choix particuliers comme modèles sociaux. Comme vous,
je suis convaincu qu'une société qui renonce à
définir clairement les modalités de la succession
des générations et de l'éducation des enfants
porte atteinte à la cohésion du tissu social.
- L'accueil des étrangers.
Des images récentes et fortes ont frappé notre sensibilité.
Elles nous invitent à veiller avec toujours plus d'attention
au respect dû aux personnes, même quand on leur applique
légitimement la rigueur des lois. Elles doivent surtout nous
aider à affronter une question plus grave. Nous ne pouvons
pas nous contenter de bons sentiments. Dans nos pays industrialisés,
qui osera dire que l'accueil de l'étranger et l'aide au développement
passent par un effort de solidarité qui inclut la remise
en cause de nos modes de vie ?
- Le respect de l'identité
humaine. En quelques décennies, nous avons
vu la recherche et la technologie médicales affiner leurs
capacités d'atteindre les éléments constituants
de l'individualité humaine. L'instrumentalisation de l'être
humain à tous les stades de son existence, quelles que soient
les intentions thérapeutiques qui veulent la justifier, met
en question radicalement l'absolu du respect de la personne humaine.
La volonté de guérir peut-elle se réaliser
à n'importe quel prix ?
Sur ces questions, comme sur d'autres
aussi importantes, la conscience humaine est sollicitée en
deçà des croyances et des religions particulières.
Ce n'est pas faire œuvre de prosélytisme que de le rappeler.
Mais il va de soi que pour nous, chrétiens, ces exigences
de la conscience humaine sont fortifiées et alimentées
par notre référence aux commandements de Dieu et à
l'enseignement du Christ.
La fidélité à ces
commandements et à cet enseignement n'est pas une simple
bigoterie pour esprits demeurés. Elle est le fondement même
de notre engagement dans la vie sociale. Elle dépasse les
moyens de la simple conviction personnelle. Elle s'inscrit dans
la communion à la vie du Christ lui-même, telle qu'elle
nous est offerte par le don de l'Esprit et la vie sacramentelle.
L'Esprit-Saint envoyé par Dieu
après la mort et la résurrection de Jésus est,
selon l'image de l'évangile de saint Jean, comme un fleuve
d'eau vive qui apaise notre soif et qui nous constitue nous-mêmes
comme source de vie pour nos semblables. C'est cet Esprit que nous
invoquons pour éclairer notre jugement et fortifier notre
résolution. Amen.
+ André Vingt-Trois, archevêque de Paris
*Homélie de la messe de rentrée
des responsables politiques, Paris, basilique Sainte-Clotilde, 11
octobre 2005. |