vendredi 21 novembre 2008

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Breton repartira au Gallo !

Astuce pauvrette, certes, bien que linguistique, que cette perspective de voir Thierry Breton, à peine installé à Bercy, en repartir précipitamment dès les premières échauffourées, au grand galop.

Les commentateurs se sont fait un plaisir d'ironiser sur le nombre de ministres qui se sont succédés aux Finances depuis l'éphémère passage d'Alain Madelin (deux mois à peine, au début du gouvernement Juppé). Breton est, en moins de dix ans, le neuvième du rang, en un lieu où la stabilité devrait être une des vertus cardinales. On lui souhaite d'échapper au signe indien, d'être le premier à pouvoir inscrire son action dans la durée…

Mais je doute fort que cela se passe ainsi. La prospective n'étant pas la prophétie, je ne fais aucun pari sur la longévité du ministère Breton ; je me contente d'analyser la situation, aussi froidement que possible. Et tout me conduit à penser que le successeur de Gaymard n'est pas fait pour durer, qu'il n'a aucune des qualités qui lui permettraient de le faire.

D'autant qu'il ne manquera pas de points de chute. Chaque année, des sociétés du CAC 40 changent de PDG ; on imagine bien, par exemple, un Sanofi-Aventis, après avoir digéré les premières étapes de sa fusion, se chercher un patron tout neuf. Si Lafarge ou Air Liquide ont pu régler leurs problèmes de succession par la promotion interne, ce n'est pas partout aussi simple. Breton est d'ores et déjà en tête de la liste des transferts, avec une surcote évidente pour toutes les ex-privatisées.

Que retenir du parcours de Thierry Breton ? Qu'il a roulé sa bosse, partout avec autant de succès, sans jamais s'enliser dans une fonction ou une autre. Il aura ainsi traversé le monde intellectuel et médiatique, apôtre toujours souriant de l'innovation, mais d'une innovation qui rassure et qui séduit, qui ne connaît ni risques ni menaces ; il ne s'y sera pas laissé enfermer à la manière d'un Joël de Rosnay. Il aura traversé le monde politique, dont il aura été un bras armé, dirigeant le Futuroscope, récupérant un Bull en chute libre, un Thomson au bord du gouffre ; mais il se sera bien gardé de prendre une carte, de briguer un mandat, de se laisser durablement étiqueter. Il aura traversé le monde de l'entreprise, s'y montrant capable sans états d'âme trancher dans le vif, mais restant toujours accommodant, complice, vis à vis des traditions colbertistes et des nostalgies monopolistiques qu'il était censé éradiquer. Bref, il aura partout collectionné les bons points sans jamais laisser de gages.

Habile et retors, Breton l'est à coup sur, derrière son abord sémillant et sa tignasse abondante ; mais justement, il l'est trop, beaucoup trop pour le rôle qu'on lui demandera de tenir dans l'opérette quinquennale. Cela vaut-il la peine pour lui d'y connaître son premier échec, sa première gamelle ? Voilà qui ne paraît pas vraisemblable. Le bougre se sera retiré avant.

Car que sera la feuille de route, comme on dit aujourd'hui, de Thierry Breton ? D'abord contenir le déficit en dessous de 3% en 2005 et 2006, puis lâcher les rênes l'année suivante afin d'assurer de bonnes chances de réélection au candidat de l'actuelle majorité.

Peu importe lequel, d'ailleurs. Et si Sarkozy et Chirac partent l'un contre l'autre, Breton aura depuis belle lurette refusé de choisir, aura assuré chacun de sa plus fidèle amitié, et se sera trouvé un Aventin confortable pour regarder de loin la bataille.

Mais revenons sur la mission impossible qui exigerait de lui, avec un pétrole cher, un euro surévalué et un partenaire allemand essoufflé, qu'il comprime les dépenses publiques et relance l'emploi dans le même temps. Voilà un pari pour un Edgar Faure, pas pour un Breton. Le déficit français au sens de Maastricht a été de 4.2% en 2003 et 3.7% en 2004. En soi, ces chiffres ne doivent pas impressionner ; ils peuvent se retourner en peu de temps. Mais pour cela il faut disposer de l'arme monétaire, et c'est justement ce dont Maastricht nous prive ; tout le monde le sait, mais ce sont des choses que l'on ne doit pas dire…

Un chef d'entreprise peut-il songer à redresser un groupe en grande difficulté rien qu'en taillant dans les coûts ? Bien sur que non. C'est une condition nécessaire, mais en rien suffisante. Il lui faut aussi se redéployer, rajeunir ses produits et adapter ses prix aux exigences des marchés, le faire vite, avec détermination et agressivité. Tout ce que le "pacte de stabilité" nous interdit d'envisager.

Breton se contentera-t-il, dès lors, du sale boulot, en comptant sur son don de la négociation pour faire accepter des coupes sombres dans les dépenses ? C'est sans doute ce que les politiques attendent de lui… et il sera d'autant moins naïf, d'autant moins disposé à le faire, que l'affaire est déjà engagée, de façon tranquille et irréversible, via la LOLF.

Christian Sautter aura été le dernier à provoquer frontalement les résistances syndicales de Bercy, et à s'y briser. Et c'est Laurent Fabius qui aura mis en place les instruments de la grande purge, donnant à la technostructure les moyens de se réformer elle-même, lui laissant le monopole de l'ivresse de l'œuvre thaumaturgique. Sarkozy avait vite compris que la machine était sur les rails, qu'il n'y avait plus rien à faire que de la laisser avancer, qu'on ne peut aller plus vite que cette musique qui n'atteindra sa pleine efficacité que quand l'heure des grands départs à la retraite aura sonné, à partir de 2007 ou 2008… et s'il est parti de Bercy le cœur si léger, c'est qu'il a saisi que d'ici là, Bercy n'est plus un lieu de pouvoir, mais un piège.

Breton qui le sait déjà, n'y entre que pour une petite visite, histoire d'enrichir son CV.

Charlotte Corday, le mardi 15 mars,
en ce jour de la Sainte-Louise de Marillac, a.d. 2005.

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