ÊTRE ROYALISTE ou DES AMIS INCONNUS
Comme de nombreux collaborateurs au livre Être royaliste, que j'ai tenté, autant que faire se peut de diriger, nombre d'amis ici présents sont, pour moi, des amis «étrangers», des amis que je ne connais que de très loin et si peu, en vérité. Et pourtant, pourtant, des amis quand même! Par quelle sorte de miracle? Par le miracle d'une cause, d'une foi même! Une cause que nos contemporains jugent, le plus souvent, perdue, et ils la jugent ainsi car ils la jugent bien désuète. Cependant, désuétude et perte sont bel et bien deux états différents. Et ce qui nous unit nous, ce qui fait de nous des amis «inconnus», peut-être, est-ce la perte, mais, plus certainement, la foi, la certitude.
En vérité, nous nous connaissons les uns les autres en ce que chacun de nous se reconnaît dans ce qui, un jour, vînt à manquer... De colloques en conférences, de banquets en réunions, toujours, là où nous nous côtoyons, toujours, une place immense reste inoccupée. Il y a aussi une espèce de miracle, je le crois : un miracle nous tient ensemble ; et si, par bonheur — et, un peu, par nos actions —, ce vide immense, ce manque, venait à être occupé, sans doute n'aurions-nous plus grand-chose à faire ensemble, peut-être...
Mais, dans l'entre-temps, nous sommes là, ensemble, réunis au nom de qui demeure absent.
Toutefois, ensemble aussi pour l'amour voué à un pays, pays qui fut et demeure dans l'ombre, un royaume. Celui-ci ne saurait s'absenter, quand même ce pays-là vit-il d'une vie qui n'a pas l'heur de nous plaire entièrement, tout de même: il vit! Si d'aucuns le considèrent désuet, nous, nous sommes de ceux-là qui réfutent cette opinion en arguant du fait qu'il est éternel.
Les régimes sont faillibles, les systèmes s'écroulent, le pays, lui, demeure, et, dans son ombre, survit le royaume de notre espoir. Et parce que, éternellement, il EST, nous serons toujours ensemble puisque ce lien-là, quoi qu'on en dise, transcende tout! On a décapité le Roi, pas le royaume. Mais, dans ce « on », il y a un « nous » ; aussi, sans céder le moins du monde à l'ethno-masochisme actuel, nous devons entendre, nous autres, amis inconnus, que, en tant que royalistes, nous avons accepté, à des degrés divers, un statut particulier, un charisme diraient certains, celui de «rédempteurs», pour notre pays, pour notre peuple que l'on veut priver de sa mémoire la plus longue. Parce que, enfin, si nous sommes sans chef, si on nous a bel et bien décapités, il nous reste un cœur ; or, dans l'union des coeurs, nous continuons à aimer ce pays sans tête et ceci nous unit par-delà d'inévitables divergences humaines. Bien sûr, nous autres, nous ne saurions avoir le « monopole du cœur » comme dirait l'autre... Néanmoins, que nous le voulions ou non, que nous soyons royalistes de « cœur » ou bien de raison — et le coeur à ses raisons que la raison ignore, paraît-il, nous sommes donc pieds et poings liés à ce royaume caché derrière ce pays, quand bien même ces liens-là sont des « lacs d'amour ». Comme l'écrivait le Maître de Martigues « ... les Français nous sont amis parce qu'ils sont Français, ils ne sont pas Français parce que nous les avons élus pour nos amis. Ces amis sont reçus de nous, ils nous sont donnés par la nature. »
Ces « amis-là » se sont préférés, à l'amitié «cordiale» qui peut même aller jusqu'à unir deux contradicteurs, deux adversaires; ils se sont préférés, donc, Fraternité abstraite, distante, décrétée, qui a force de loi, comme on dit. Une Fraternité sévère qui effacerait toutes les différences, toutes les diversités dont se nourrit une sincère et chaleureuse amitié.
Maurras écrivait encore: «Être royaliste ce n'est pas être persuadé d'une doctrine religieuse ou philosophique....»; alors nous autres, qui aimons tant à nous dire- libres des liens mortifères des idéologies, nous sommes appelés, à ce qu'il me semble, à élargir encore cette chaîne des amitiés lointaines — mais solides — et inconnues — mais fidèles —, qui, parmi tant d'autres raisons, font de nous des royalistes.
Thierry Jolif |