jeudi 09 février 2012

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Saint Genest souriait sous la voûte…

Probable que Sartre faisait la moue… Qu’importe, Camus devait sourire aussi…Nous étions les hôtes de nos jeunes amis de la bande à Théo, « Théo team »…  L’invité ? Un invité qui nous est cher. Fabrice Hadjadj. Tout Fabrice était interpellé ce soir-là au travers de la question : « Y a-t-il un théâtre chrétien ? »

Vingt-un novembre 2006. La Maison Saint-François-de-Sales connaissait l’agitation d’une ruche. Ce soir, le théâtre serait roi !

Il appartenait au « grand » Pierre Gelin de présenter tant le thème que le conférencier.

Exercice périlleux dont notre ami Pierre se tirait d’affaire avec brio : Le théâtre ?

Le théâtre démoniaque ! Toute la rude « tendresse » de Tertullien, de Saint Augustin… Le long chemin de croix des théâtreux exclus de la communion… Oui, les acteurs n’ont pas toujours eu la vie facile dans le royaume de France ! Mais raison garder : Jamais Rome ne condamna un seul acteur et ne suivit le clergé français…

Exception française ? Poser l’impressionnante complexité d’une controverse. Le théâtre a une origine religieuse. Dionysos est là pour nous le rappeler et le théâtre médiéval prend la suite puisant dans la liturgie.

Et que dire de l’ « Acte » …

Le conférencier ? Provocateur né dans le sens le plus noble du mot.

Tout le monde se plait à faire remarquer que Fabrice porte un patronyme « Arabe » ou « musulman », que, né au sein d’une famille juive il s’est converti au catholicisme. Diplôme de l’I.E.P de Paris, Onzième à l’agrégation de Philosophie en 2006, Professeur à l’I.P.C. et ailleurs, marié et père de trois ravissantes petites filles ? Qu’importe. L’œuvre de Fabrice Hadjadj transcende toutes ses « étiquettes »…

Et le Verbe lui est donné, Pierre Gelin enfin soulagé de quitter la table.

Théâtre ?
Théâtre de l’Incarnation ? L’Incarnation introduit au drame du salut. Le théâtre devient le lieu du drame. Théâtre radical et banal.

Que peut apporter un théâtre chrétien ?
Fabrice prend à bras le corps la notion ambiguë de théâtre chrétien et de rappeler répondant ainsi à l’introduction de Pierre Gelin qu’avant le Grand Siècle (Nicole, Bossuet) il y avait Richelieu qui se disait protecteur de comédiens…

« S’il y a un théâtre chrétien, ce doit être avant tout un théâtre » !
« Quel est le lieu propre du théâtre en lui-même ? Thomas d’Aquin a beaucoup réfléchi sur le mode de connaissance. La modernité a réfléchi sur le lieu propre, réflexions souvent initiées par des chrétiens : Robert Bresson est le cinéma… »

Le « Procès de Jeanne d’Arc » en est un beau témoignage… Les œuvres de Bernanos aussi, portées à l’écran.

Mais le cinématographe est tout autre chose que du théâtre filmé. Images en mouvement. Le cinématographe agence des images et Fabrice de nous rappeler la thèse de Bresson quant à l’absurdité de la « starisation » des vedettes de cinéma : Il n’y a pas d’acteur !

« Dans le théâtre : présence réelle de l’acteur »
« Un fou peut monter sur la scène, un fou ne peut pas entrer dans le film lors de sa projection… »

Le lieu propre du théâtre ?
« C’est l’apparition de la personne humaine comme être agissant et parlant »
« Dans la danse, le corps est matériau, dans le chant il y a la voix… Mais il n’y a que dans le théâtre qu’il y a la manifestation des gestes quotidiens, agissants. »

Et Fabrice de nous remettre en mémoire « le développement du plateau nu – avec Jean Vilar – pour donner relief au surgissement de la présence humaine »

Jean Vilar

« L’artiste est quelqu’un qui enlève et détruit »
« Un plateau noir, nu, sous la lumière des éclairages, la chair nue… Etre dépouillé, tout enlever, tout retirer. Le mystère de la simple présence de l’Autre et la voix brise le silence. » Renaissance du Verbe ?

Relire Peter Brook : « L’espace vide »… Débat avec l’espace.
Et le comédien apparaît…

De la présence réelle de l’acteur !
« Quand on lit, on entend avec l’oreille intérieure. Il y a une poésie pour être lue, une poésie pour être proférée – Péguy -. L’écriture théâtrale n’est pas livresque, elle est en attente d’une voix, d’une gorge pour être réchauffée. »
« Au théâtre, la représentation n’est pas réaliste, n’est pas naturaliste. Une femme peut jouer un homme. Je peux dire : je suis un chat. Conventions théâtrales ! »
« Le théâtre est une célébration charnelle de la parole. La parole peut susciter un univers. La parole est déployée. Une parole peut être soufflée. Le mystère pneumatique de l’Homme »

Et comme par un curieux hasard, nous n’entendions pas un souffle parmi l’auditoire…
Lentement, mais à pas sûr, Fabrice nous tient par la main et par le verbe s’apprêtant à nous faire monter sur scène…

La question des situations

« Le personnage : faire advenir le personnage. Arpagon, c’est l’Avare ! »
Et le théâtre de Tchékhov ? Comique, tragique, dramatique…
« Dans le plus grand dépouillement, on va se prendre en pleine figure un morceau de réalité. Le vrai travail de l’artiste, ce n’est pas de créer mais de retirer… »

Théâtre chrétien ?

« Expressions difficiles, art chrétien, philosophie chrétienne…
« Il y a une absence apparente de théâtre catholique aujourd’hui. »
« Valère Novarina, auteur qui avance masqué (http://www.novarina.com/vn/biographie.html)
Eric Emmanuel Schmitt dont il vaut mieux faire silence… »
« Ce n’est pas vendeur… »

Et pourtant, « Les sources du théâtre sont éminemment chrétiennes, de rappeler Calderon, Lope de Vega et Genest… Corneille, Racine… Même Brecht écrit dans un climat chrétien…
Le caractère déloyal de la modernité qui utilise ce qui est chrétien contre le christianisme. La post modernité devra reconnaître son héritage chrétien… »

Un théâtre proprement chrétien ?

« Le sujet doit-il être chrétien ? L’auteur doit-il être chrétien ? Est-ce que le théâtre chrétien sera la manière d’accueillir les acteurs ? (Théâtre du Nord-Ouest)
Devra-t-il montrer au spectateur, à l’homme, son frère humain, son prochain emblématique ? Le naturalisme est le lieu le plus faible…
Un théâtre chrétien ? Doit-il délivrer la bonne parole, un message ?
Le théâtre n’est pas là pour véhiculer un message »

Comédie musicale évangélique ?
Avec mesure, évitant de tirer à boulets rouges, Fabrice de nous rappeler que si « Le violon sur le toit » était une belle œuvre, mieux valait ne pas s’étendre sur « Jésus-Christ superstar »…

« Où est l’art dans tout ça ? » « Il ne suffit pas d’une substitution nominale… »
Faire de la louange ? « Prendre sa guitare, cantique 153… dans le livre vert… Il n’y a pas de patrimoine… l’abstraction moderne ! L’acte de louange, ce n’est pas facile. Pop louange ? rock louange… Un gros problème ! Ca a sa fonction, mais ce n’est pas de l’art ! »

Il m’était oh ! combien dur de rester coller à ma chaise, de ne pas me lever et d’applaudir des deux mains…
« L’art peut confisquer une vie, et ce n’est pas de la prédication. Abâtardissement, et de l’art, et de l’évangélisation ! Ne cherchez pas à faire de l’art chrétien. Soyez chrétiens, faites de l’art. Le reste viendra par surcroît. Beau rappel de Maritain. »

Le théâtre à thèse ?

« Il n’y a plus de personnages.S’il y a une thèse, et que l’œuvre est bien menée, la thèse sera remise en question… Le théâtre est là pour déployer un mystère. »

Penser autrement

« Ce que le christianisme exige de l’art et du théâtre en particulier.
La tragédie : le chant du bouc, le culte de Dionysos.
La comédie est une prostituée, relire Léon Bloy. »
Dans la lignée, malgré lui, de Bossuet…

« Nietzsche, la tragédie est dionysiaque, le christianisme est contre Dionysos, le Pasteur André Rivet, Kierkegaard, de l’absurdité de peindre le Christ en croix… »
« L’Art chrétien produit des admirateurs, alors que le Christ veut des imitateurs… »
« Ces critiques ? Non pas ! »

Provocations de la part du conférencier ?
Non, rappel sans fioriture de l’exigence : « Faire du théâtre contre le spectacle. Le grand théâtre n’est pas un délaissement, un divertissement » Ce n’est pas le lieu du « bon moment », du « se faire plaisir »…

Mais l’exigence a ses dangers :
« Faire de telle sorte que l’on ne ruine pas celui qui en fait » « Donner la vie c’est donner à la mort »

Vigilance.

« Le théâtre, ceux qui en font, peuvent devenir une parodie de la vie. Le christianisme exige une radicalisation du drame ou du tragique. »

Relire Tierco de Molina.

« Le théâtre n’abolit pas la tragédie. L’homme est en proie à la transcendance. Dieu se révèle pur amour, si l’homme le refuse, c’est encore pire. L’enfer n’est pas l’enfer des antiques. N’importe quel homme est l’enjeu des milices célestes ou de la meute infernale. Le christianisme n’est pas le remède à tout. Notre Seigneur n’est pas un dépanneur ouvert 24h/24h… »

Fabrice Hadjadj provocateur ? Non, lucide.

La conclusion se dessine, plane l’ombre de Don Juan…

L’acteur , l’ « Hupokrites »… Le théâtre, lieu de l’artifice ?
« Le théâtre conduit à la liturgie. Au théâtre, on ne s’identifie pas à…Ce n’est pas de ressentir le personnage, mais de faire ressentir au public !
Le secret de la tragédie c’est la joie. Avoir la joie de jouer la tragédie ! La situation, ce que dit la parole, c’est ce qui doit nous toucher. L’acteur qui s’identifie au personnage est un mauvais acteur. Schizophrène…
Un théâtre ultime ? Charles VI, le roi fou qui voulait faire jouer tous les jours de l’année « La passion du Christ »…
Le théâtre ? Découvrir la distance dans la comédie et relire Molière :
« Les femmes savantes » Molière exalte le mariage… dans son théâtre, il ne peut y avoir de Ségolène » 
!

C’est donc sur une note d’humour « raisonné » que Fabrice Hadjadj nous « libère ».

Soirée dense que nous devons à la « bande à Théo » et à l’hospitalité sans faille de Monsieur l’Abbé Jayr que nous remercions chaleureusement.

Le théâtre ? Avril 2007, si Dieu le veut ! Fabrice montera sa dernière pièce « Massacre des Innocents » à Paris, pièce dont la première a eu lieu à Lyon le 23 novembre 2006.

« Ô mon Dieu comment,
Comment se fait-il, Comment cela s’est fait que, de ces petits
qui ne savent point parler,
Le massacre soit votre premier témoignage
Et qu’ainsi le premier témoignage
Soit aussi la première objection ? »

Portemont, le 19 décembre 2006

De Fabrice Hadjaj :

Essais

« Et les violents s’en emparent »  Les provinciales 1999
« La Terre chemin du Ciel » Les provinciales/cerf, 2002
« Réussir sa mort » Presses de la renaissance 2005

Théâtre

« A quoi sert de gagner le monde » ( Une vie de saint François Xavier)
Les provinciales 2002, 2004
« La Salle capitulaire » (avec Gérard Brueil) Les provinciales 2003
« Passion-Résurrection » (avec Arcabas) Cerf 2004
« Massacre des innocents- Scènes de ménage et de tragédie – »

Les provinciales 2006
http://www.lesprovinciales.fr/

 

Salle pleine ?

La preuve par l'image...

Et notre hôte d'être pleinement satisfait. Merci monsieur l'abbé !

Ceci dit : Portemont doit toujours écrire...

Boire un coup ? Perceval à Portemont : "pour un peu, on montait sur les planches !"

Pierre Gelin n'a pas démérité. N'est-il pas monsieur l'abbé ?


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