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Directeur de la publication bimensuelle : Philippe Grasset
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- Courriel : philippegrasset@dedefensa.org
Voici une revue qui ne ressemble à aucune autre. Pas d’illustrations,
pas de brèves, rien que des articles de fond. Mais quels
articles ! C’est la revue la plus intelligente que je connaisse.
Je viens de lire, d’une traite, les trois derniers numéros
parus. Quel enrichissement pour l’esprit ! Bravo et merci
Philippe Grasset. Qu’on en juge :
Volume 21, numéro
20, 10 juillet 2006.
Sous le titre Aube crépusculaire,
Philippe Grasset écrit : Le jugement reste en général
porté à envisager un soutien à la politique
US (…) alors que la réaction générale
repousse d’une façon radicale la forme qu’a prise
cette politique. Quelle signification donner à ce phénomène,
sinon que les condamnations et jugements sévères sur
la puissance US révèlent de la psychologie et non
de l’opinion ou de l’idéologie (…) il s’agit
d’une révolte de la psychologie devant la tension qui
lui est imposée par cette politique (…) Il y a une
sorte de refus de la mobilisation aveugle à laquelle appelle
la politique américaine en cours.
Et sous le titre Tout le monde
aux abris…, il poursuit son analyse avec pertinence : la politique
général est nécessairement inscrite dans le
processus d’une constante radicalisation. Elle existe dans
un monde virtuel. Chaque initiative qu’elle prend ne tient
aucun compte de la réalité, et l’effet sur la
réalité est inverse à ce qu’elle en attend.
Raisonnant selon les règles du monde virtuel et non selon
celles de la réalité, elle est conduite sans cesse
à se radicaliser pour tenter de s’imposer à
la réalité après l’échec précédent.
(…) Si le phénomène même de la critique
veut survivre, il doit abandonner tout espoir de réformisme.
Il doit évidemment se radicaliser et devenir total. Rien
de plus logique enfin puisqu’il se trouve face à un
système global.
Puis, sous le titre On prépare le paradigme suivi du sous-titre
La critique contre la politique remplacée par une guerre
contre la pression exercée par la politique. On ne saurait
mieux dire ! : On proposerait finalement l’idée que
ce qui fait juger (…) la politique actuelle de l’administration
GW , c’est moins le contenu de cette politique (…) que
la tension permanente (…) que cette politique impose aux psychologies.
Il y aurait là plus une révolte contre des mécanismes
(…) que contre des hommes (…) ; c’est-à-dire
{une opposition} contre le système en tant qu’il est
devenu une machinerie incontrôlable.
P.G. souligne que : L’identité
est la principale, l’essentielle, - on pourrait même
dire la seule- force structurante. Et, cette fois-ci sous le titre
Le fondement de la critique radicale, outre d’être la
seule possible, est qu’elle seule est capable d’identifier
l’objet de sa critique, il précise : Quelle est la
marque de la crise de notre temps ? C’est du Nietzsche à
l’envers. La transmutation dont nous sommes menacés,
au lieu d’accomplir notre autonomie et notre libération
par l’affirmation évidemment identitaire, engendre
un processus de déstructuration globalisée et implique
sous couvert de l’argument de la libération économique,
l’effet de destruction de l’identité. (…)
Face à une agression qui est moins une opinion différente
que la menace fondamentale d’une transmutation de l’être,
la réaction identitaire s’exprime dans le champ politique
par la réaction fondamentale de la souveraineté.
Sous le titre suivant Le cas du
patriotisme suivi du sous-titre « Patriotisme économique
» ? On se méprend sur le terme en raisonnant en termes
dépassés, PG nous rappelle que : La psychologie est
le principal champ de bataille de la globalisation. Les affrontements
autour d’elle s’expriment par la culture, la politique,
et s’affirment au moyen de la réaction identitaire
et souveraine. Puis, logiquement, sous le titre : Le patriotisme
revu dans le cadre de la globalisation : une force contre l’agression
d’une sorte d’hyper-nationalisme systémique,
il continue : Il identifie une menace qui pourrait être identifiée
comme un processus d’hyper-nationalisme (à l’image
du pangermanisme hier, et qui pourrait être conçu comme
du panaméricanisme), dont l’effet est de réduire,
de détruire toutes les identités nationales au nom
de sa propre affirmation expansionniste. L’hyper-nationalisme
que dissimule la globalisation est un système, une sorte
de monstre qui ne peut se nourrir que du sang des autres (l’image
du vampire revient sous la plume). Contre lui, seule l’affirmation
souveraine de l’identité peut intervenir efficacement.
Plus loin, sous le titre Une rancœur
impitoyable, PG peaufine son raisonnement : On peu souvent, malgré
l’abondance des sondages et des enquêtes une mesure
aussi forte de l’effondrement de la perception favorable de
l’Amérique ces dernières années. (…)
Il s’agit moins d’une confrontation d’opinions
complètement irréconciliables, qu’un affrontement
de matières désormais étrangères (un
choix idéologique affrontant une rage psychologique). Et
sous le titre Comment une telle révolte de la psychologie
s’exprimera-t-elle dans une politique, - voilà le mystère
de ce temps historique, PG poursuit : Ce problème est celui
de la transcription dans le champ politique de ce formidable déséquilibre
entre les politiques officielles et le sentiment de révolte
et de rage qui est inscrit dans à peu près toutes
les psychologies.(…) La notion même de contrôle
des choses a disparu. Nous ne pouvons que constater les inconséquences
extraordinaires d’une politique qui est d’abord l’expression
d’un désordre sans cesse en augmentation, et de la
confrontation de cette politique avec la rage d’une psychologie
qui ne supporte plus ce désordre. (…) Nous sommes aujourd’hui
les jouets d’une Histoire déchaînée.
PG passe ensuite à un autre
sujet qui illustre son propos. Sous le titre L’identité
perdue du JSF , PG peut légitiment affirmer : (…) avec
le JSF nous tenons ce qu’on nomme un « projet de civilisation
». C’est un cas exceptionnel, un cas sans précédent
par son ampleur dans l’histoire des civilisations, où
une branche fortement spécialisée de l’activité
humaine, et fortement contenus dans un domaine très spécifique,
tend, par son énormité et l’ampleur de son ambition,
à sortir de ce cadre étroit pour (…) nous «
interpeller » tous – c’est-à-dire s’imposer
à nous, contre notre gré s’il le faut, comme
un fait majeur de civilisation. Cette idée n’est possible
qu’à notre époque postmoderne, avec la puissance
des communications et le développement du phénomène
du virtualisme se transformant en idéologie.
Sous le titre L’ambition démesurée du programme
et les méthodes qui lui sont évidemment appliquées
impliquent rien de moins que le déni de toute identité,
PG poursuit son analyse : (…) le travers absolu de cette énorme
chose (…) c’est son absence d’identité.
(…) Et l’on peut se poser cette question (…) quelque
chose qui est privée d’identité et qui s’est
pourvue de si hautes ambitions (…) cette chose peut-elle «
marcher » ?(…) Nous avançons l’hypothèse
que c’est cette absence d’identité du JSF (…)
qui permet aux alliés des Américains, d’habitude
doux comme des moutons, de se déchaîner, d’exiger,
de mégoter, de négocier, etc., jusqu’à
ouvrir « une crise dans la crise » qu’est le programme
JSF, (…) qui peut expliquer (…) l’extraordinaire
attitude des Britanniques, qui ont encaissé pendant 60 ans
toutes les humiliations possibles (…) et qui, soudain, affichent
leur colère, leurs exigences, leurs accusations.
Le chapitre suivant traite de
l’OCS , dite Pacte de Shanghai, qui regroupe la Chine et la
Russie ainsi que le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et
l’Ouzbékistan. Au départ , vue comme une association
de perdants, (…) la réunion du 15 juin 2006 (…)
a bouleversé cette perception. (…) Le Pacte est devenu
le support (…) d’une grande alliance énergétique
entre la Russie et la Chine. (…) La coopération militaire
s’est largement étoffée (…). Désormais
le Pacte a un sens politique et un sens géopolitique (…).
Ce sont les pressions hostiles des Américains pour freiner
une évolution de l’ICS (…) qui, d’une façon
fondamentale, ont suscité et accéléré
cette évolution. (…) Il s’agit d’un phénomène
typique de l’après-Irak, c’est-à-dire
de la période de plus en plus marquée par la réduction,
voire la débâcle de la puissance américaine
en Irak. En même temps que cette débâcle se confirmait,
la politique de pression et d’influence de Washington se poursuivait
comme si de rien n’était – c’est-à-dire
comme si la puissance militaire US était intacte (…).
Les actions déstabilisantes des USA (…) deviennent
le principal moteur d’une évolution historique qui
s’oriente vers deux situations : le passage de l’uni
polarité vers la multipolarité de la formation de
facto d’un bloc anti-américain dont le noyau serait
le pacte de Shanghai. (…) Il s’agit là d’une
fatalité marquante de la période actuelle. Désormais
la politique US ne semble plus avoir qu’un but : se mettre
au service du courant historique fondamental qui se forme pour conduire,
par ses effets contre-productifs, à la constitution d’un
ensemble stratégique anti-américain. Il serait bienvenu
que l’Europe s’intéresse au pacte de Shanghai
et s’avise de la réalité de l’évolution
historique qui l’anime.
Je passe sur des considérations,
au demeurant, intéressantes, sur la crise du missile nord-coréen,
l’affaire des tribunaux d’exception de Guantanamo, les
dons de Bill Gates et William Buffet pour aider les pauvres du monde
entier. Vous connaissez ma définition de la coopération
: « La coopération consiste à prendre l’argent
dans la poche des pauvres des pays riches pour le mettre dans la
poche des riches des pays pauvres qui ristournent une commission
importante aux riches des pays riches ».
J’en reviens à La
guerre contre l’Irak et le cas du programme JSF, -triomphe
et mise en question du projet anglo-saxon fondamental,- vus par
les Britanniques.
La politique de Blair a contribué
à alimenter les contradictions potentielles de l’alignement
sur les Etats-Unis. Mais il fallut un événement paroxystique
qui constitue le catalyseur de cette prise de conscience. Le 11
septembre a joué ce rôle.
L’ampleur de l’échec
de l’Irak, de l’échec de Tony Blair, de l’échec
du néo-Empire anglo-saxon, fut à mesure des espoirs
qui avaient été soulevés en 2002-2003. Une
des deux principales dimensions de l’alliance américaine
était ainsi touchée de plein fouet, réduite
à néant dans les sables et l’insurrection générale
en Irak. On imagine la vigueur de cette déception, comme
on avait pu constater avec étonnement la vigueur de l’ivresse
qui avait touché les têtes les mieux faites de l’establishment
londonien lors de la phase néo-impériale qui avait
précédé. On comprend alors, on devine déjà,
que le deuxième volet de cette entreprise de démystification
et de désacralisation se trouve évidemment dans l’affaire
du JSF. (…) La déception est là aussi à
mesure. Elle explique la rage extraordinaire des Britanniques, la
violence de leurs revendications auprès des Américains,
telle qu’on a pu la mesurer depuis décembre 2005 à
propos du JSF. (…)
La situation anglo-américaine
est aujourd’hui plongée dans une clarté inattendue
et débarrassée de toutes ses ambiguïtés.
C’est une situation complètement nouvelle. Pour les
Britanniques (…) cette situation se résume à
une question fondamentale (…) peut-on avoir encore une existence
nationale souveraine en coopérant de façon si serrée
avec les USA, c’est-à-dire en suivant si aveuglement
une politique à la fois erratique, imprévisible, exigeante
et prédatrice de la souveraineté nationale des autres
? (…) le cœur n’y est plus. Une chose terrible
s’est passée dans les trois dernières années(…).
Une mystique bâtie il y a plus d’un demi-siècle,
par un Premier ministre terrible et sentimental, au cœur d’une
situation de vie ou de mort, cette mystique qui était aussi
le dernier rêve de l’Empire britannique s’est
bruyamment dissipée au milieu des aveuglements unilatéralistes
de l’équipe Bush-Cheney.
Washington se débat dans
un désordre inextricable. (…) l’administration
GW Busch est chaque jour dénoncée pour son impuissance
et ses retraites précipitées (…) quel étrange
destin pour « l’axe du mal ».
Les petits hommes subissent les
événements alors qu’ils prétendaient
(…) les avoir saisis dans une poigne qu’ils jugèrent
d’une puissance sans précédent. (…) Le
sommet de Saint-Pétersbourg nous informera officiellement
que nous avons changé de temps historique.
*****
Volume 22, numéro 01 - 10 septembre 2006.
Titre : L’Histoire est un
combat. L’été nous a montré que nous
ne contrôlons plus rien de notre propre histoire. Ce n’est
pas une révélation, mais il faut le savoir.
La crise du Moyen-Orient, qui
a touché le cœur le plus ardent de la région
avec l’affrontement Israël-Hezbollah, semblait être
un baril de poudre (…). La plus grave conséquence (…)
est l’effondrement de l’image de la puissance de l’armée
israélienne(…).
Titre : L’Histoire manipulatrice.
Tout se passe comme si l’Histoire avait fait son choix : celui
d’une résistance à la déstructuration.
(…) nos politiques pan-expansionnistes semblent comme un énorme
scorpion dont le destin est, à son terme, de se piquer jusqu’à
la mort. (…) l’aveuglement des dirigeants de ce qui
prétend être encore l’occident est devenu la
marque d’une destinée. (…) Ils ne sont plus capables
de parler qu’en termes de changer l’Histoire, de bouleverser
les nations, de faire naître des régions nouvelles.
Cette boulimie de programmes destinés à bouleverser
le monde qui n’aboutissent qu’à des revers prestement
dissimulés par une nouvelle proposition stratégique
laisse le champ libre ç des réactions colossales qu’on
croirait effectivement inspirées par une histoire devenue
autonome.
Les dirigeants occidentaux ont
donc décidé d’écarter les inconvénients
de la réalité dans les plans grandioses qu’ils
proposent à l’Histoire. Cela s’appelle le virtualisme.
L’Histoire, qui se construit sur la réalité,
riposte à sa mesure. Cela conduit à d’extraordinaires
erreurs de casting…
Titre : Histoire de sens. Il n’y
a aucun sens dans leurs activités . (…) Nous avons
bien sûr l’explication de la réduction de l’importance
de la politique, la soumission de l’homme politique à
la communication, au conformisme, et son aveuglement(…). Cela
ne fait qu’expliquer le « comment » : comment
ces gens ont appris à ne plus se préoccuper du sens
de leurs actes. Reste l’essentiel ; si l’on veut, le
sens de cette absence de sens, -s’il y en a un-. Mais oui,
il y en a un. (…) Il s’agit bien d’une impulsion
mécaniste d’une puissance sans précédent,
animée pour accumuler le plus de puissance possible. Il s’agit
bien d’un phénomène « culturel ».
Étrange spectacle : une civilisation si puissante, si imbue
d’elle-même, conduite aveuglément par la «
machinerie humaine » qu’elle s’est fabriquée.
(…)
Là est sans doute le nœud
de la crise de notre temps, qui ne concerne ni une nation ni une
politique, mais une machinerie à laquelle nous nous sommes
soumis, qui nous conduit à poser des actes que nous n’aurions
pas posés en temps normal, - à charge pour nous (pour
eux) de les expliquer, de les justifier, - c’est-à-dire
de nous perdre dans le mensonge, l’invention, la manipulation
dialectique. C’est évidemment le virtualisme, la fabrication
d’une représentation tordue de la réalité
à la place de la réalité, et à laquelle
nous (eux) croyons, qui interdit de prendre conscience et une mesure
exacte de ce mécanisme diabolique.
Titre : Rupture sans ménagement.
Les aventures de l’été continuent le grand travail
paradoxal de déstructuration des forces dé structurantes,
dont on peut dire qu’il a véritablement commencé
avec l’Irak. (…) C’est là (…) la
vraie définition (…) de la G4G : un moyen inattendu
de précipiter ce travail lorsqu’une rupture est nécessaire. (…)
Avec l’idée de «
dynamique de la tension », on ôte au concept toute idée
d’intervention humaine et d’objectifs organisés.
Il s’agit alors d’envisager l’idée de l’action
des forces historiques, au-delà de notre compréhension
immédiate, qui utilisent les réactions humaines, en
général collectives, pour un dessein caché
qui ne prend un sens qu’en se réalisant. Il s’agit
alors d’avoir la vue perçante et l’ouïe
fine . C’est pourquoi, devant ce qui nous semble de plus en
plus être des manifestations en apparence chaotiques, nous
serions tentés d’avancer l’hypothèse de
ces grands courants historiques d’autant plus à l’aise
pour s’imposer que les dirigeants politiques ont perdu le
contrôle du sens des événements et se réfugiant
dans le virtualisme.
Titre : L’homme Obrador.
La situation mexicaine est un autre exemple de la « dynamique
de tension » : une menace de « révolution sans
révolution ».
Titre : Ils ont gagné notre
guerre. Gravissime constat : l’American Way of War ne marche
pas. (…) Ce qui est dramatiquement en échec aujourd’hui
en Irak et au Sud Liban, c’est une conception de la guerre
bien plus qu’une tactique et une stratégie, et une
conception de la guerre qui ressort d’une conception du monde.
(…) D’ailleurs ils (le Hezbollah et le reste) n’ont
pas gagné. C’est l’armée américaine
et Tsahal, respectivement, qui ont perdu. Car la victoire n’existe
plus…(…)
Il est incontestable que la perception
d’une pression de l’opinion publique a joué un
rôle dans la reconnaissance très rapide des Israéliens
de l’échec de leur offensive aérienne, selon
l’idée qu’elle occasionnait de graves dégâts
civils. Le paradoxe est que cette pression ne s’exerçait
pas vraiment mais, en quelque sorte, les dirigeants israéliens
l’appréhendaient tant qu’ils y virent très
vite un frein majeur(…). Il existe là une barrière
psychologique qui s’est construite dans l’inconscient,
qui rend cette sorte de guerre impotente (…). Si (…)
l’adversaire s’avère coriace dans sa riposte
asymétrique, comme le fut le Hezbollah, le piétinement
de la guerre massive devient un revers et sème la discorde
chez celui qui l’a lancée. (…) L’échec
de la guerre en général est aujourd’hui omniprésent.
Titre : L’Histoire fait
ses choix. Partout le même constat : l’homme propose
dans le désordre et la confusion, l’Histoire dispose.
L’homme postmoderne, le
petit homme, le « dernier homme » selon Nietzsche, a
pris beaucoup de risques ces derniers temps. (…) On n’a
jamais vu la politique extérieure aussi présente dans
la vie politique washingtonienne et les événements
extérieurs qui marquent cette politique aussi mal compris
par Washington. L’Histoire a complètement dépassé
ces milieux. Mais est-ce si étonnant, après tout ?
On sait que l’Histoire est complètement étrangère
à l’Amérique. Tout s’explique.
Titre : Enjeu de guerre. La crise
libanaise , ou bien est-ce la deuxième Guerre du Liban d’Israël,
a permis d’avancer dans la définition de la «
guerre de quatrième dimension » G4G. Peut-être
de façon décisive. (…)
L’enseignement est clair.
À certains moments, et même la plupart du temps, le
Hezbollah s’est battu selon des tactiques classiques plus
proches de la « guerre de deuxième génération
» (ou troisième d’ailleurs, que de la G4G. On
aurait pu croire à des manœuvres d’infanterie
légère classique.
D’un autre ôté,
surprise, -mauvaise surprise,- le Hezbollah a montré qu’il
ne dédaignait pas du tout l’usage de systèmes
de technologies avancées : des fusées, des drones,
des missiles antichars, etc. ; parfois très original dans
l’emploi, comme avec les antichars. Ses infrastructures elles-mêmes
sont modernes : climatisation et information de certains abris souterrains.
Inutile d’aller plus loin.
Pour comprendre la G4G, l’identifier et la définir,
il faut oublier l’aspect opérationnel. La G4G se sert
de tout selon les circonstances et selon les possibilités.
Elle ne respecte aucune règle, ne se plie à aucune
structure préétablie. Elle pique ce qui lui importe
là où bon lui semble.
{Un} des aspects structurels {de
la G4G} (…) est qu’elle oppose des acteurs étatiques
à des acteurs non-étatiques(…), deuxièmement
, que ces adversaires n’étaient pas de la même
nationalité ; troisièmement, que la G4G impliquait
comme enjeu, notamment, et essentiellement pour nous, la notion
de légitimité.
Par contre, une bataille transnationale,
entre un État représentant une nation et d’autre
part une organisation issue d’une autre nation, ou une organisation
transnationale, c’est-à-dire dans les deux cas une
organisation ne prétendant pas représenter une nation
donnée, voilà qui est une nouveauté. C’est
la caractéristique la plus riche et la plus novatrice de
la G4G. On a effectivement vu cela dans l’affrontement entre
Israël et le Hezbollah.
Une sorte de vérité
se dégage de cette complexité, ou bien une situation
plus nuancée, plus conforme à la réalité.
C’est de cette transformation que naît une légitimité
ou qu’une légitimité s’amenuise. (…)
l’organisation y a gagné aussi, dans le jugement de
certains, le qualificatif de « résistance ».
C’st ainsi qu’une légitimité progresse.
La G4G, c’est la «
guerre de la globalisation ».
C’est le contexte qui doit
permettre de mieux comprendre ce qu’est cette nouvelle guerre,
cette G4G dont l’affrontement Israël-Hezbollah fut un
modèle. (…) c’est (…) la raison pour laquelle
l’enjeu de la G4G est moins la conquête, la destruction,
etc., que (…) la légitimité d’une autorité,
l’identité, la souveraineté. La chose est logique
pure, puisque c’est cela, -légitimité, identité,
souveraineté,- que la globalisation prétend mettre
en question. (…)
La G4G est un spasme, une réaction
violente et en apparence désordonnée contre une situation
de déstructuration à laquelle force la globalisation.
On ne dira pas que tous les coups sont permis, car c’est à
peu près le cas dans toutes les guerres ; on dira que tous
les coups sont recommandés, et notamment les coups non-militaires,
parce que l’effet recherché concerne les psychologies,
la culture, les structures de la société, -parfois
une société transnationale- et nullement une conquête
territoriale, une victoire stratégique, etc.
Le problème de l’Occident,
et, à l’intérieur de l’Occident, des différentes
parties qui le composent, n’est pas de savoir s’il est
du côté de la vertu, mais s’il est du côté
du désordre. Jusqu’ici, avec la globalisation, on a
pu croire qu’il l’était effectivement. La G4G
est l’outil qui permet de lutter contre le désordre.
L’Occident devrait en profiter pour tenter de comprendre ce
qui se passe et les termes réels du choix qu’il doit
faire : ordre ou désordre ? (…)
Le cas démonstratif du
JSF passant du JSF virtuel au JSF réel : une « politique
de communications » qui reflète l’extraordinaire
désordre du système. (…)
Le JSF est, aujourd’hui,
au niveau du monde bureaucratico-industriel et militaire, l’équivalent
de la politique étrangère des USA ou de la situation
en Irak : un désordre en constante augmentation, sans doute
en espérant, qu’à un moment ou l’autre,
il devienne créateur.
Sous le titre : Slam Dunk L’Iran
remplace l’Irak, les pressions sur la CIA et les manipulations
sont toujours là, en pire sans doute.
L’erreur d’hier, inventée
de toutes pièces mais dont on se servit pour justifier la
guerre, est utilisée aujourd’hui pour condamner une
évaluation qui ne justifie pas une guerre contre l’Iran.(…)
Au nom d’un « slam dunk » que ne fabriqua pas
hier la CIA mais qui lui fut attribué, tenter de la forcer
à en fabriquer un autre aujourd’hui contre l’Iran.
Ainsi débute la grande campagne de préparation à
la guerre. (…) La présentation du rapport de Peter
Hoeskra (…) confirme et aggrave une crise de substance, qui
est la plus grave crise de confiance qu’on puisse concevoir
entre le grand service de renseignement US et le pouvoir civil à
Washington. (…) Puisqu’il n’y a plus de vrai renseignement,
on en fabrique, selon la politique qu’on veut suivre.
C’est en réalité
( !) une bataille entre le renseignement et la communication, ou
bien entre la réalité et le virtualisme, -la bataille
de la perception du monde, vraie bataille du XXIème siècle.
Ainsi retrouve-t-on deux acteurs
antagonistes de l’univers postmoderne : d’une certaine
façon, le renseignement sous forme de perception de la réalité
et d’appréciation analytique contre la communication
qui tente constamment de fabriquer les éléments d’une
fausse réalité qui se concrétiserait en virtualisme.
(…) C’est de ce point de vue général et
élevé qu’il faut aussi apprécier la réalité
de la crise de confiance entre la CIA et le pouvoir politique aux
USA. L’affrontement de tendances s’est mué en
un affrontement fondamental entre deux attitudes vis-à-vis
de la réalité du monde, entre deux perceptions du
monde.
En trente ans, de 1973 à
2006, Tsahal est passée de la fierté justifiée
à l’arrogance aveugle. (…) L’hypothèse
essentielle qui nous importe est que l’armée israélienne
s’est trouvée brutalement confrontée à
une crise interne qui couvait depuis longtemps. Cette crise a une
dimension politique et stratégique évidente. On en
comprend les termes avec ces extraits d’un texte publié
par Haaretz le 11 août. (…) Il est frappant de constater
que les désillusions révélées par la
campagne de Tsahal se révèlent presque en même
temps que les désillusions de la puissance américaine
en Irak, et qu’elles sont semblables. La similitude touche
la conception des opérations. (…) l’analyse US
des performances de Tsahal fut effectivement constamment conduite
comme si l’armée israélienne était un
détachement avancé des forces armées US. (…)
L’opération israélienne était plus, bien
plus, que la simple application d’un éventuel modèle
américain. Elle ressemblait à une partie d’un
plan général développé par le Pentagone.
(…)
On peut élargir ces remarques
à toutes les situations des forces armées israéliennes
: accent systématique sur la technologie et les matériels
qui en dépendent, négligences au niveau de l’entraînement,
des équipements de base, de l’adaptation tactique,
du « renseignement humain ». Ces appréciations
critiques peuvent être reprises mot pour mot pour l’U.S.
Army et le Marine Corps tels qu’ils opèrent en Irak.
(…) En observant la situation de la puissance israélienne
par rapport au Pentagone, on comprend bien mieux la cohérence
de ce schéma dans la mesure où la puissance du Pentagone
est effectivement le centre de la crise mondiale.
On nomme le produit de ce processus
« une politique », pour s’apercevoir qu’il
ne lui manque qu’une chose : la réalité. (…)
Chaque chose importante qui se passe aujourd’hui est l’objet
d’une illusion de nos dirigeants et de nos élites et,
aussitôt après, d’une mise au point de l’Histoire.
Nos dirigeants sont devenus les « idiots utiles » de
l’Histoire.
Volume 22, numéro 02 - 25 septembre 2006.
Titre : Le cas de GWOT Interrogez-vous
sur le sentiment des peuples pour découvrir la complète
confusion du monde.
Les peuples acceptent l’illusion
que {leur imposent} leurs dirigeants. Par « illusion »
nous entendons la Grande Menace : la guerre contre la terreur, la
Longue Guerre ou ‘…) la Guerre sans fin. En novlangue,
cela donne GWOT. (…) La mise en évidence (…)
de l’existence d’une fracture fondamentale au cœur
de l’Occident, bien plus grave, bien plus conséquente
que ce qu’on s’entête à présenter
comme un « conflit de civilisation », entre l’Occident
et le « péril islamique », comme il y avait,
un siècle plus tôt, le « péril jaune »
qui allait emporter l’Occident alors que nous eûmes
la Grande Guerre qui fut une « guerre civile » au cœur
de l’Occident.(…) Le refus de la recréation d’une
réalité : là se trouve la véritable
fracture au sein du monde occidental, le véritable conflit
« au cœur de notre civilisation », - et nullement
un « conflit de civilisations ».
Titre : La guerre de 5 ans. Il
a fallu cinq ans pour que la théorie du complot sorte du
domaine religieux installé autour du 9/11. L’attaque
du 11 septembre 2001 comportait un caractère qui la faisait
échapper aux lois de l’Histoire. C’en est fini.
L’existence d’une théorie du complot et sa prise
en compte nous font passer de l’absolu au relatif.
Le 11 septembre 2006, l’OTAN
se trouvait plongée dans une crise. L’Amérique
qui avait répudié l’OTAN en septembre 2001 comme
un organisme sans intérêt(…) est revenue à
cette OTAN et lui demande d’accomplir des tâches fondamentales
(…) en l’occurrence (…) en Afghanistan. (…)
Il faut suivre et observer avec attention le processus qui a marqué
les prises de position de l’OTAN vis-à-vis de l’Afghanistan,
en l’absence proclamée de l’Amérique depuis
la fin 2005. Cet épisode nous fixe sur la dégradation
dramatique de l’évolution de la politique américaine.
Une évolution spécifique à la fois significative
de l’évolution de l’ordre de monde, - ou du désordre
du monde, si l’on veut. (…) Aujourd’hui la sécurité
fondamentale des pays de l’OTAN ne dépend plus du grand
protecteur mais des vassaux eux-mêmes… Horreur, les
Etats-Unis n’ont plus les moyens. (…) L’événement
que fut 9/11 devait légitimer toutes les puissances et toutes
les affirmations… C’est le contraire qui s’est
affirmé. Cinq ans plus tard, on peut avancer que l’Histoire
nous donne son verdict.
L’OTAN se donne six mois
pour l’emporter en Afghanistan, c’est-à-dire
pour « conquérir les cœurs et les esprits »,
- pari redoutable, qui sera évidemment perdu.
Pour la première fois dans
l’histoire de l’OTAN, la puissance US, paralysée
par ses divers engagements et les revers qu’elle subit, n’est
plus la solution de la crise.
Titre : Le système mis
à nu : le mémo qui organise un départ triomphal
de Blair précipite la crise britannique.
L’impression est que Tony
Blair ne s’intéresse plus à la réalité,
que seuls sa réputation et son legs politique l’occupent
encore. (…) Le Premier ministre britannique a atteint ce stade
du virtualisme où lui importe seulement de faire durer le
monde qu’il s’est créé, comme un défi
au monde réel, comme si cette capacité mesurait à
elle seule son habileté et sa créativité politiques.
Titre : Mais le JSF classique n’est-il pas déjà
mort ?
Le JSF va devenir aussi une catastrophe américaniste et c’est
de celle-là qu’on s’occupera en priorité.
Titre : Naissance de l’Amercian
Way of War à Verdun, il y a 90 ans ?
Le concept américaniste de la guerre est un concept quantitatif
et non qualitatif. Il s’agit d’écraser une armée
par le poids de la machine pour faire plier la volonté d’un
peuple. Il y a un rapport direct entre la machine de l’attaquant
et la psychologie de l’adversaire. (…) La technologie
est effectivement disponible à partir de la guerre de 1914,
et la bataille de Verdun est le premier symbole puissant et sanglant
de son usage massif pour forcer à la décision fondamentale.
Ici, il s’agit des canons de Falkenhayn, là des bombardiers
de LeMay, là encore des escadres de chasseurs d’attaque
de l’OTAN de Wesley Clark ou des « forces de la coalition
» de Tommy Franks en 2003 en Irak, ou de Tsahal au Liban à
l’été 2006.
Tous les discours actuels sur
la sophistication, la précision « chirurgicale »,
la modernité technologique, etc., représentent un
nuage de fumée épandue sur la réalité.
Nous voici donc devant une crise
majeure, fondamentale, du concept moderne de la guerre. Cette crise
sera d’autant plus terrible jusqu’à être
fondamentale que les acteurs principaux, du côté des
fauteurs de guerre, - principalement la bureaucratie et tout ce
qui va avec – n’ont absolument rien compris à
l’événement et y comprendront de moins en moins.
Les mesures préconisées et qui seront préconisées
aggraveront les conditions de la crise. L’absence de défaite
complète de la bureaucratie permet en effet d’arguer
que cela n’a pas marché parce que la formule perdante
n’a pas été appliquée avec assez de vigueur.
L’une des premières recommandations faites par la bureaucratie
et l’industrie israélienne devant l’échec
du char Merkava au Liban a été la relance de la chaîne
de production du char Merkava, dans une version plus blindée,
plus lourde, moins mobile… La réalité a toujours
tort face au virtualisme. (…) L’American Way of War
n’est rien d’autre que la transcription bureaucratique
et militaire de la mécanisation du monde. (…) La mécanisation
instituée pratiquement comme philosophie de guerre entraîne
une poussée déstructurant qui fait naître les
mêmes résistances notamment au niveau psychologique.
Les armées hyper-mécanisées, appuyées
de plus en plus sur des soldats-techniciens, trouvent leur principal
obstacle dans le patriotisme et la défense de la terre natale.
C’était l’enjeu à Verdun. C’est
un facteur dont Tsahal n’a pas tenu compte en attaquant le
Hezbollah.
Titre : Cinq ans après.
Cinq ans depuis 9/11. Peu de choses en durée certes, un monde
pourtant. Alors comment va le monde ? Eh bien, d’abord rien
ne s’est passé comme les pensées conformes générales
pouvaient le penser. Deux choses étaient annoncées
urbi et orbi au lendemain du 11 septembre. C’est le contraire
qui s’est produit. D’abord, 9/11 n’a pas du tout
rapproché les USA du reste du monde, de ses alliés
surtout ; ensuite, l’hyper-puissance américaniste n’a
nullement confirmé et verrouillé ce statut. C’est
une étrange séquence historique. Nul, parmi les experts,
ministres et spécialistes de nos élites occidentales,
ne serait aventuré à penser qu’en cinq ans,
le statut, la réputation et la puissance de la grande Amérique
seraient tombés aussi bas, et qu’ils seraient tombés
aussi bas dans l’isolement, la détestation à
peine dissimulés. C’est un de ces tours de passe-passe
de l’Histoire qui laissent cois ceux qui croient que l’Histoire
fonctionne selon les règles de l’humaine nature.
Ivan de Duve, le 13 novembre
2006.
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