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Il ne la quitte plus !

Notre ami et correspondant Ivan de Duve, dit « Le Pitolat » a découvert, il y a quelques mois, une revue. Et pas n’importe quelle revue : « de defensa »
« Le Pitolat » est un lecteur exigeant, aussi, emporté par son enthousiasme débordant, nous nous sommes plongés dans la lecture de cette revue qui ne ressemble à aucune autre…

Ivan de Duve

Reconnaissons qu’elle a de la tenue et qu’elle ne met pas la barre à la hauteur des caniveaux. A lire donc.

Mais que les autres « revues » ne se désolent pas de trop. Ivan de Duve leur conserve encore un peu de temps… Juste que, depuis quelques semaines, il fait une cure des aventures du « clan des Bourdesoule » de Francis Bergeron, afin de garnir notre rubrique, « cadeaux pour nos enfants à Noël » et de « de defensa » de Philippe Grasset…

Merci Ivan !

de defensa
Directeur de la publication bimensuelle : Philippe Grasset

EUREDIT S.P.R.L. – 22, rue du Centenaire - BE-4624 Fléron - Belgique
Tél. +32. (0)4.355.05.50 Fax : +32. (0)4.355.08.35
Site : www.dedefensa.org - Courriel : philippegrasset@dedefensa.org


Voici une revue qui ne ressemble à aucune autre. Pas d’illustrations, pas de brèves, rien que des articles de fond. Mais quels articles ! C’est la revue la plus intelligente que je connaisse. Je viens de lire, d’une traite, les trois derniers numéros parus. Quel enrichissement pour l’esprit ! Bravo et merci Philippe Grasset. Qu’on en juge :

Volume 21, numéro 20, 10 juillet 2006.

Sous le titre Aube crépusculaire, Philippe Grasset écrit : Le jugement reste en général porté à envisager un soutien à la politique US (…) alors que la réaction générale repousse d’une façon radicale la forme qu’a prise cette politique. Quelle signification donner à ce phénomène, sinon que les condamnations et jugements sévères sur la puissance US révèlent de la psychologie et non de l’opinion ou de l’idéologie (…) il s’agit d’une révolte de la psychologie devant la tension qui lui est imposée par cette politique (…) Il y a une sorte de refus de la mobilisation aveugle à laquelle appelle la politique américaine en cours.

Et sous le titre Tout le monde aux abris…, il poursuit son analyse avec pertinence : la politique général est nécessairement inscrite dans le processus d’une constante radicalisation. Elle existe dans un monde virtuel. Chaque initiative qu’elle prend ne tient aucun compte de la réalité, et l’effet sur la réalité est inverse à ce qu’elle en attend. Raisonnant selon les règles du monde virtuel et non selon celles de la réalité, elle est conduite sans cesse à se radicaliser pour tenter de s’imposer à la réalité après l’échec précédent. (…) Si le phénomène même de la critique veut survivre, il doit abandonner tout espoir de réformisme. Il doit évidemment se radicaliser et devenir total. Rien de plus logique enfin puisqu’il se trouve face à un système global.


Puis, sous le titre On prépare le paradigme suivi du sous-titre La critique contre la politique remplacée par une guerre contre la pression exercée par la politique. On ne saurait mieux dire ! : On proposerait finalement l’idée que ce qui fait juger (…) la politique actuelle de l’administration GW , c’est moins le contenu de cette politique (…) que la tension permanente (…) que cette politique impose aux psychologies. Il y aurait là plus une révolte contre des mécanismes (…) que contre des hommes (…) ; c’est-à-dire {une opposition} contre le système en tant qu’il est devenu une machinerie incontrôlable.

P.G. souligne que : L’identité est la principale, l’essentielle, - on pourrait même dire la seule- force structurante. Et, cette fois-ci sous le titre Le fondement de la critique radicale, outre d’être la seule possible, est qu’elle seule est capable d’identifier l’objet de sa critique, il précise : Quelle est la marque de la crise de notre temps ? C’est du Nietzsche à l’envers. La transmutation dont nous sommes menacés, au lieu d’accomplir notre autonomie et notre libération par l’affirmation évidemment identitaire, engendre un processus de déstructuration globalisée et implique sous couvert de l’argument de la libération économique, l’effet de destruction de l’identité. (…) Face à une agression qui est moins une opinion différente que la menace fondamentale d’une transmutation de l’être, la réaction identitaire s’exprime dans le champ politique par la réaction fondamentale de la souveraineté.

Sous le titre suivant Le cas du patriotisme suivi du sous-titre « Patriotisme économique » ? On se méprend sur le terme en raisonnant en termes dépassés, PG nous rappelle que : La psychologie est le principal champ de bataille de la globalisation. Les affrontements autour d’elle s’expriment par la culture, la politique, et s’affirment au moyen de la réaction identitaire et souveraine. Puis, logiquement, sous le titre : Le patriotisme revu dans le cadre de la globalisation : une force contre l’agression d’une sorte d’hyper-nationalisme systémique, il continue : Il identifie une menace qui pourrait être identifiée comme un processus d’hyper-nationalisme (à l’image du pangermanisme hier, et qui pourrait être conçu comme du panaméricanisme), dont l’effet est de réduire, de détruire toutes les identités nationales au nom de sa propre affirmation expansionniste. L’hyper-nationalisme que dissimule la globalisation est un système, une sorte de monstre qui ne peut se nourrir que du sang des autres (l’image du vampire revient sous la plume). Contre lui, seule l’affirmation souveraine de l’identité peut intervenir efficacement.

Plus loin, sous le titre Une rancœur impitoyable, PG peaufine son raisonnement : On peu souvent, malgré l’abondance des sondages et des enquêtes une mesure aussi forte de l’effondrement de la perception favorable de l’Amérique ces dernières années. (…) Il s’agit moins d’une confrontation d’opinions complètement irréconciliables, qu’un affrontement de matières désormais étrangères (un choix idéologique affrontant une rage psychologique). Et sous le titre Comment une telle révolte de la psychologie s’exprimera-t-elle dans une politique, - voilà le mystère de ce temps historique, PG poursuit : Ce problème est celui de la transcription dans le champ politique de ce formidable déséquilibre entre les politiques officielles et le sentiment de révolte et de rage qui est inscrit dans à peu près toutes les psychologies.(…) La notion même de contrôle des choses a disparu. Nous ne pouvons que constater les inconséquences extraordinaires d’une politique qui est d’abord l’expression d’un désordre sans cesse en augmentation, et de la confrontation de cette politique avec la rage d’une psychologie qui ne supporte plus ce désordre. (…) Nous sommes aujourd’hui les jouets d’une Histoire déchaînée.

PG passe ensuite à un autre sujet qui illustre son propos. Sous le titre L’identité perdue du JSF , PG peut légitiment affirmer : (…) avec le JSF nous tenons ce qu’on nomme un « projet de civilisation ». C’est un cas exceptionnel, un cas sans précédent par son ampleur dans l’histoire des civilisations, où une branche fortement spécialisée de l’activité humaine, et fortement contenus dans un domaine très spécifique, tend, par son énormité et l’ampleur de son ambition, à sortir de ce cadre étroit pour (…) nous « interpeller » tous – c’est-à-dire s’imposer à nous, contre notre gré s’il le faut, comme un fait majeur de civilisation. Cette idée n’est possible qu’à notre époque postmoderne, avec la puissance des communications et le développement du phénomène du virtualisme se transformant en idéologie.
Sous le titre L’ambition démesurée du programme et les méthodes qui lui sont évidemment appliquées impliquent rien de moins que le déni de toute identité, PG poursuit son analyse : (…) le travers absolu de cette énorme chose (…) c’est son absence d’identité. (…) Et l’on peut se poser cette question (…) quelque chose qui est privée d’identité et qui s’est pourvue de si hautes ambitions (…) cette chose peut-elle « marcher » ?(…) Nous avançons l’hypothèse que c’est cette absence d’identité du JSF (…) qui permet aux alliés des Américains, d’habitude doux comme des moutons, de se déchaîner, d’exiger, de mégoter, de négocier, etc., jusqu’à ouvrir « une crise dans la crise » qu’est le programme JSF, (…) qui peut expliquer (…) l’extraordinaire attitude des Britanniques, qui ont encaissé pendant 60 ans toutes les humiliations possibles (…) et qui, soudain, affichent leur colère, leurs exigences, leurs accusations.

Le chapitre suivant traite de l’OCS , dite Pacte de Shanghai, qui regroupe la Chine et la Russie ainsi que le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Au départ , vue comme une association de perdants, (…) la réunion du 15 juin 2006 (…) a bouleversé cette perception. (…) Le Pacte est devenu le support (…) d’une grande alliance énergétique entre la Russie et la Chine. (…) La coopération militaire s’est largement étoffée (…). Désormais le Pacte a un sens politique et un sens géopolitique (…). Ce sont les pressions hostiles des Américains pour freiner une évolution de l’ICS (…) qui, d’une façon fondamentale, ont suscité et accéléré cette évolution. (…) Il s’agit d’un phénomène typique de l’après-Irak, c’est-à-dire de la période de plus en plus marquée par la réduction, voire la débâcle de la puissance américaine en Irak. En même temps que cette débâcle se confirmait, la politique de pression et d’influence de Washington se poursuivait comme si de rien n’était – c’est-à-dire comme si la puissance militaire US était intacte (…). Les actions déstabilisantes des USA (…) deviennent le principal moteur d’une évolution historique qui s’oriente vers deux situations : le passage de l’uni polarité vers la multipolarité de la formation de facto d’un bloc anti-américain dont le noyau serait le pacte de Shanghai. (…) Il s’agit là d’une fatalité marquante de la période actuelle. Désormais la politique US ne semble plus avoir qu’un but : se mettre au service du courant historique fondamental qui se forme pour conduire, par ses effets contre-productifs, à la constitution d’un ensemble stratégique anti-américain. Il serait bienvenu que l’Europe s’intéresse au pacte de Shanghai et s’avise de la réalité de l’évolution historique qui l’anime.

Je passe sur des considérations, au demeurant, intéressantes, sur la crise du missile nord-coréen, l’affaire des tribunaux d’exception de Guantanamo, les dons de Bill Gates et William Buffet pour aider les pauvres du monde entier. Vous connaissez ma définition de la coopération : « La coopération consiste à prendre l’argent dans la poche des pauvres des pays riches pour le mettre dans la poche des riches des pays pauvres qui ristournent une commission importante aux riches des pays riches ».

J’en reviens à La guerre contre l’Irak et le cas du programme JSF, -triomphe et mise en question du projet anglo-saxon fondamental,- vus par les Britanniques.

La politique de Blair a contribué à alimenter les contradictions potentielles de l’alignement sur les Etats-Unis. Mais il fallut un événement paroxystique qui constitue le catalyseur de cette prise de conscience. Le 11 septembre a joué ce rôle.

L’ampleur de l’échec de l’Irak, de l’échec de Tony Blair, de l’échec du néo-Empire anglo-saxon, fut à mesure des espoirs qui avaient été soulevés en 2002-2003. Une des deux principales dimensions de l’alliance américaine était ainsi touchée de plein fouet, réduite à néant dans les sables et l’insurrection générale en Irak. On imagine la vigueur de cette déception, comme on avait pu constater avec étonnement la vigueur de l’ivresse qui avait touché les têtes les mieux faites de l’establishment londonien lors de la phase néo-impériale qui avait précédé. On comprend alors, on devine déjà, que le deuxième volet de cette entreprise de démystification et de désacralisation se trouve évidemment dans l’affaire du JSF. (…) La déception est là aussi à mesure. Elle explique la rage extraordinaire des Britanniques, la violence de leurs revendications auprès des Américains, telle qu’on a pu la mesurer depuis décembre 2005 à propos du JSF. (…)

La situation anglo-américaine est aujourd’hui plongée dans une clarté inattendue et débarrassée de toutes ses ambiguïtés. C’est une situation complètement nouvelle. Pour les Britanniques (…) cette situation se résume à une question fondamentale (…) peut-on avoir encore une existence nationale souveraine en coopérant de façon si serrée avec les USA, c’est-à-dire en suivant si aveuglement une politique à la fois erratique, imprévisible, exigeante et prédatrice de la souveraineté nationale des autres ? (…) le cœur n’y est plus. Une chose terrible s’est passée dans les trois dernières années(…). Une mystique bâtie il y a plus d’un demi-siècle, par un Premier ministre terrible et sentimental, au cœur d’une situation de vie ou de mort, cette mystique qui était aussi le dernier rêve de l’Empire britannique s’est bruyamment dissipée au milieu des aveuglements unilatéralistes de l’équipe Bush-Cheney.

Washington se débat dans un désordre inextricable. (…) l’administration GW Busch est chaque jour dénoncée pour son impuissance et ses retraites précipitées (…) quel étrange destin pour « l’axe du mal ».

Les petits hommes subissent les événements alors qu’ils prétendaient (…) les avoir saisis dans une poigne qu’ils jugèrent d’une puissance sans précédent. (…) Le sommet de Saint-Pétersbourg nous informera officiellement que nous avons changé de temps historique.

*****


Volume 22, numéro 01 - 10 septembre 2006.

Titre : L’Histoire est un combat. L’été nous a montré que nous ne contrôlons plus rien de notre propre histoire. Ce n’est pas une révélation, mais il faut le savoir.

La crise du Moyen-Orient, qui a touché le cœur le plus ardent de la région avec l’affrontement Israël-Hezbollah, semblait être un baril de poudre (…). La plus grave conséquence (…) est l’effondrement de l’image de la puissance de l’armée israélienne(…).

Titre : L’Histoire manipulatrice. Tout se passe comme si l’Histoire avait fait son choix : celui d’une résistance à la déstructuration. (…) nos politiques pan-expansionnistes semblent comme un énorme scorpion dont le destin est, à son terme, de se piquer jusqu’à la mort. (…) l’aveuglement des dirigeants de ce qui prétend être encore l’occident est devenu la marque d’une destinée. (…) Ils ne sont plus capables de parler qu’en termes de changer l’Histoire, de bouleverser les nations, de faire naître des régions nouvelles. Cette boulimie de programmes destinés à bouleverser le monde qui n’aboutissent qu’à des revers prestement dissimulés par une nouvelle proposition stratégique laisse le champ libre ç des réactions colossales qu’on croirait effectivement inspirées par une histoire devenue autonome.

Les dirigeants occidentaux ont donc décidé d’écarter les inconvénients de la réalité dans les plans grandioses qu’ils proposent à l’Histoire. Cela s’appelle le virtualisme. L’Histoire, qui se construit sur la réalité, riposte à sa mesure. Cela conduit à d’extraordinaires erreurs de casting…

Titre : Histoire de sens. Il n’y a aucun sens dans leurs activités . (…) Nous avons bien sûr l’explication de la réduction de l’importance de la politique, la soumission de l’homme politique à la communication, au conformisme, et son aveuglement(…). Cela ne fait qu’expliquer le « comment » : comment ces gens ont appris à ne plus se préoccuper du sens de leurs actes. Reste l’essentiel ; si l’on veut, le sens de cette absence de sens, -s’il y en a un-. Mais oui, il y en a un. (…) Il s’agit bien d’une impulsion mécaniste d’une puissance sans précédent, animée pour accumuler le plus de puissance possible. Il s’agit bien d’un phénomène « culturel ». Étrange spectacle : une civilisation si puissante, si imbue d’elle-même, conduite aveuglément par la « machinerie humaine » qu’elle s’est fabriquée. (…)

Là est sans doute le nœud de la crise de notre temps, qui ne concerne ni une nation ni une politique, mais une machinerie à laquelle nous nous sommes soumis, qui nous conduit à poser des actes que nous n’aurions pas posés en temps normal, - à charge pour nous (pour eux) de les expliquer, de les justifier, - c’est-à-dire de nous perdre dans le mensonge, l’invention, la manipulation dialectique. C’est évidemment le virtualisme, la fabrication d’une représentation tordue de la réalité à la place de la réalité, et à laquelle nous (eux) croyons, qui interdit de prendre conscience et une mesure exacte de ce mécanisme diabolique.

Titre : Rupture sans ménagement. Les aventures de l’été continuent le grand travail paradoxal de déstructuration des forces dé structurantes, dont on peut dire qu’il a véritablement commencé avec l’Irak. (…) C’est là (…) la vraie définition (…) de la G4G : un moyen inattendu de précipiter ce travail lorsqu’une rupture est nécessaire. (…)

Avec l’idée de « dynamique de la tension », on ôte au concept toute idée d’intervention humaine et d’objectifs organisés. Il s’agit alors d’envisager l’idée de l’action des forces historiques, au-delà de notre compréhension immédiate, qui utilisent les réactions humaines, en général collectives, pour un dessein caché qui ne prend un sens qu’en se réalisant. Il s’agit alors d’avoir la vue perçante et l’ouïe fine . C’est pourquoi, devant ce qui nous semble de plus en plus être des manifestations en apparence chaotiques, nous serions tentés d’avancer l’hypothèse de ces grands courants historiques d’autant plus à l’aise pour s’imposer que les dirigeants politiques ont perdu le contrôle du sens des événements et se réfugiant dans le virtualisme.

Titre : L’homme Obrador. La situation mexicaine est un autre exemple de la « dynamique de tension » : une menace de « révolution sans révolution ».

Titre : Ils ont gagné notre guerre. Gravissime constat : l’American Way of War ne marche pas. (…) Ce qui est dramatiquement en échec aujourd’hui en Irak et au Sud Liban, c’est une conception de la guerre bien plus qu’une tactique et une stratégie, et une conception de la guerre qui ressort d’une conception du monde. (…) D’ailleurs ils (le Hezbollah et le reste) n’ont pas gagné. C’est l’armée américaine et Tsahal, respectivement, qui ont perdu. Car la victoire n’existe plus…(…)

Il est incontestable que la perception d’une pression de l’opinion publique a joué un rôle dans la reconnaissance très rapide des Israéliens de l’échec de leur offensive aérienne, selon l’idée qu’elle occasionnait de graves dégâts civils. Le paradoxe est que cette pression ne s’exerçait pas vraiment mais, en quelque sorte, les dirigeants israéliens l’appréhendaient tant qu’ils y virent très vite un frein majeur(…). Il existe là une barrière psychologique qui s’est construite dans l’inconscient, qui rend cette sorte de guerre impotente (…). Si (…) l’adversaire s’avère coriace dans sa riposte asymétrique, comme le fut le Hezbollah, le piétinement de la guerre massive devient un revers et sème la discorde chez celui qui l’a lancée. (…) L’échec de la guerre en général est aujourd’hui omniprésent.

Titre : L’Histoire fait ses choix. Partout le même constat : l’homme propose dans le désordre et la confusion, l’Histoire dispose.

L’homme postmoderne, le petit homme, le « dernier homme » selon Nietzsche, a pris beaucoup de risques ces derniers temps. (…) On n’a jamais vu la politique extérieure aussi présente dans la vie politique washingtonienne et les événements extérieurs qui marquent cette politique aussi mal compris par Washington. L’Histoire a complètement dépassé ces milieux. Mais est-ce si étonnant, après tout ? On sait que l’Histoire est complètement étrangère à l’Amérique. Tout s’explique.

Titre : Enjeu de guerre. La crise libanaise , ou bien est-ce la deuxième Guerre du Liban d’Israël, a permis d’avancer dans la définition de la « guerre de quatrième dimension » G4G. Peut-être de façon décisive. (…)

L’enseignement est clair. À certains moments, et même la plupart du temps, le Hezbollah s’est battu selon des tactiques classiques plus proches de la « guerre de deuxième génération » (ou troisième d’ailleurs, que de la G4G. On aurait pu croire à des manœuvres d’infanterie légère classique.

D’un autre ôté, surprise, -mauvaise surprise,- le Hezbollah a montré qu’il ne dédaignait pas du tout l’usage de systèmes de technologies avancées : des fusées, des drones, des missiles antichars, etc. ; parfois très original dans l’emploi, comme avec les antichars. Ses infrastructures elles-mêmes sont modernes : climatisation et information de certains abris souterrains.

Inutile d’aller plus loin. Pour comprendre la G4G, l’identifier et la définir, il faut oublier l’aspect opérationnel. La G4G se sert de tout selon les circonstances et selon les possibilités. Elle ne respecte aucune règle, ne se plie à aucune structure préétablie. Elle pique ce qui lui importe là où bon lui semble.

{Un} des aspects structurels {de la G4G} (…) est qu’elle oppose des acteurs étatiques à des acteurs non-étatiques(…), deuxièmement , que ces adversaires n’étaient pas de la même nationalité ; troisièmement, que la G4G impliquait comme enjeu, notamment, et essentiellement pour nous, la notion de légitimité.

Par contre, une bataille transnationale, entre un État représentant une nation et d’autre part une organisation issue d’une autre nation, ou une organisation transnationale, c’est-à-dire dans les deux cas une organisation ne prétendant pas représenter une nation donnée, voilà qui est une nouveauté. C’est la caractéristique la plus riche et la plus novatrice de la G4G. On a effectivement vu cela dans l’affrontement entre Israël et le Hezbollah.

Une sorte de vérité se dégage de cette complexité, ou bien une situation plus nuancée, plus conforme à la réalité. C’est de cette transformation que naît une légitimité ou qu’une légitimité s’amenuise. (…) l’organisation y a gagné aussi, dans le jugement de certains, le qualificatif de « résistance ». C’st ainsi qu’une légitimité progresse.

La G4G, c’est la « guerre de la globalisation ».

C’est le contexte qui doit permettre de mieux comprendre ce qu’est cette nouvelle guerre, cette G4G dont l’affrontement Israël-Hezbollah fut un modèle. (…) c’est (…) la raison pour laquelle l’enjeu de la G4G est moins la conquête, la destruction, etc., que (…) la légitimité d’une autorité, l’identité, la souveraineté. La chose est logique pure, puisque c’est cela, -légitimité, identité, souveraineté,- que la globalisation prétend mettre en question. (…)

La G4G est un spasme, une réaction violente et en apparence désordonnée contre une situation de déstructuration à laquelle force la globalisation. On ne dira pas que tous les coups sont permis, car c’est à peu près le cas dans toutes les guerres ; on dira que tous les coups sont recommandés, et notamment les coups non-militaires, parce que l’effet recherché concerne les psychologies, la culture, les structures de la société, -parfois une société transnationale- et nullement une conquête territoriale, une victoire stratégique, etc.

Le problème de l’Occident, et, à l’intérieur de l’Occident, des différentes parties qui le composent, n’est pas de savoir s’il est du côté de la vertu, mais s’il est du côté du désordre. Jusqu’ici, avec la globalisation, on a pu croire qu’il l’était effectivement. La G4G est l’outil qui permet de lutter contre le désordre. L’Occident devrait en profiter pour tenter de comprendre ce qui se passe et les termes réels du choix qu’il doit faire : ordre ou désordre ? (…)

Le cas démonstratif du JSF passant du JSF virtuel au JSF réel : une « politique de communications » qui reflète l’extraordinaire désordre du système. (…)

Le JSF est, aujourd’hui, au niveau du monde bureaucratico-industriel et militaire, l’équivalent de la politique étrangère des USA ou de la situation en Irak : un désordre en constante augmentation, sans doute en espérant, qu’à un moment ou l’autre, il devienne créateur.

Sous le titre : Slam Dunk L’Iran remplace l’Irak, les pressions sur la CIA et les manipulations sont toujours là, en pire sans doute.

L’erreur d’hier, inventée de toutes pièces mais dont on se servit pour justifier la guerre, est utilisée aujourd’hui pour condamner une évaluation qui ne justifie pas une guerre contre l’Iran.(…) Au nom d’un « slam dunk » que ne fabriqua pas hier la CIA mais qui lui fut attribué, tenter de la forcer à en fabriquer un autre aujourd’hui contre l’Iran. Ainsi débute la grande campagne de préparation à la guerre. (…) La présentation du rapport de Peter Hoeskra (…) confirme et aggrave une crise de substance, qui est la plus grave crise de confiance qu’on puisse concevoir entre le grand service de renseignement US et le pouvoir civil à Washington. (…) Puisqu’il n’y a plus de vrai renseignement, on en fabrique, selon la politique qu’on veut suivre.

C’est en réalité ( !) une bataille entre le renseignement et la communication, ou bien entre la réalité et le virtualisme, -la bataille de la perception du monde, vraie bataille du XXIème siècle.

Ainsi retrouve-t-on deux acteurs antagonistes de l’univers postmoderne : d’une certaine façon, le renseignement sous forme de perception de la réalité et d’appréciation analytique contre la communication qui tente constamment de fabriquer les éléments d’une fausse réalité qui se concrétiserait en virtualisme. (…) C’est de ce point de vue général et élevé qu’il faut aussi apprécier la réalité de la crise de confiance entre la CIA et le pouvoir politique aux USA. L’affrontement de tendances s’est mué en un affrontement fondamental entre deux attitudes vis-à-vis de la réalité du monde, entre deux perceptions du monde.

En trente ans, de 1973 à 2006, Tsahal est passée de la fierté justifiée à l’arrogance aveugle. (…) L’hypothèse essentielle qui nous importe est que l’armée israélienne s’est trouvée brutalement confrontée à une crise interne qui couvait depuis longtemps. Cette crise a une dimension politique et stratégique évidente. On en comprend les termes avec ces extraits d’un texte publié par Haaretz le 11 août. (…) Il est frappant de constater que les désillusions révélées par la campagne de Tsahal se révèlent presque en même temps que les désillusions de la puissance américaine en Irak, et qu’elles sont semblables. La similitude touche la conception des opérations. (…) l’analyse US des performances de Tsahal fut effectivement constamment conduite comme si l’armée israélienne était un détachement avancé des forces armées US. (…) L’opération israélienne était plus, bien plus, que la simple application d’un éventuel modèle américain. Elle ressemblait à une partie d’un plan général développé par le Pentagone. (…)

On peut élargir ces remarques à toutes les situations des forces armées israéliennes : accent systématique sur la technologie et les matériels qui en dépendent, négligences au niveau de l’entraînement, des équipements de base, de l’adaptation tactique, du « renseignement humain ». Ces appréciations critiques peuvent être reprises mot pour mot pour l’U.S. Army et le Marine Corps tels qu’ils opèrent en Irak. (…) En observant la situation de la puissance israélienne par rapport au Pentagone, on comprend bien mieux la cohérence de ce schéma dans la mesure où la puissance du Pentagone est effectivement le centre de la crise mondiale.

On nomme le produit de ce processus « une politique », pour s’apercevoir qu’il ne lui manque qu’une chose : la réalité. (…) Chaque chose importante qui se passe aujourd’hui est l’objet d’une illusion de nos dirigeants et de nos élites et, aussitôt après, d’une mise au point de l’Histoire. Nos dirigeants sont devenus les « idiots utiles » de l’Histoire.

Volume 22, numéro 02 - 25 septembre 2006.

Titre : Le cas de GWOT Interrogez-vous sur le sentiment des peuples pour découvrir la complète confusion du monde.

Les peuples acceptent l’illusion que {leur imposent} leurs dirigeants. Par « illusion » nous entendons la Grande Menace : la guerre contre la terreur, la Longue Guerre ou ‘…) la Guerre sans fin. En novlangue, cela donne GWOT. (…) La mise en évidence (…) de l’existence d’une fracture fondamentale au cœur de l’Occident, bien plus grave, bien plus conséquente que ce qu’on s’entête à présenter comme un « conflit de civilisation », entre l’Occident et le « péril islamique », comme il y avait, un siècle plus tôt, le « péril jaune » qui allait emporter l’Occident alors que nous eûmes la Grande Guerre qui fut une « guerre civile » au cœur de l’Occident.(…) Le refus de la recréation d’une réalité : là se trouve la véritable fracture au sein du monde occidental, le véritable conflit « au cœur de notre civilisation », - et nullement un « conflit de civilisations ».

Titre : La guerre de 5 ans. Il a fallu cinq ans pour que la théorie du complot sorte du domaine religieux installé autour du 9/11. L’attaque du 11 septembre 2001 comportait un caractère qui la faisait échapper aux lois de l’Histoire. C’en est fini. L’existence d’une théorie du complot et sa prise en compte nous font passer de l’absolu au relatif.

Le 11 septembre 2006, l’OTAN se trouvait plongée dans une crise. L’Amérique qui avait répudié l’OTAN en septembre 2001 comme un organisme sans intérêt(…) est revenue à cette OTAN et lui demande d’accomplir des tâches fondamentales (…) en l’occurrence (…) en Afghanistan. (…) Il faut suivre et observer avec attention le processus qui a marqué les prises de position de l’OTAN vis-à-vis de l’Afghanistan, en l’absence proclamée de l’Amérique depuis la fin 2005. Cet épisode nous fixe sur la dégradation dramatique de l’évolution de la politique américaine. Une évolution spécifique à la fois significative de l’évolution de l’ordre de monde, - ou du désordre du monde, si l’on veut. (…) Aujourd’hui la sécurité fondamentale des pays de l’OTAN ne dépend plus du grand protecteur mais des vassaux eux-mêmes… Horreur, les Etats-Unis n’ont plus les moyens. (…) L’événement que fut 9/11 devait légitimer toutes les puissances et toutes les affirmations… C’est le contraire qui s’est affirmé. Cinq ans plus tard, on peut avancer que l’Histoire nous donne son verdict.

L’OTAN se donne six mois pour l’emporter en Afghanistan, c’est-à-dire pour « conquérir les cœurs et les esprits », - pari redoutable, qui sera évidemment perdu.

Pour la première fois dans l’histoire de l’OTAN, la puissance US, paralysée par ses divers engagements et les revers qu’elle subit, n’est plus la solution de la crise.

Titre : Le système mis à nu : le mémo qui organise un départ triomphal de Blair précipite la crise britannique.

L’impression est que Tony Blair ne s’intéresse plus à la réalité, que seuls sa réputation et son legs politique l’occupent encore. (…) Le Premier ministre britannique a atteint ce stade du virtualisme où lui importe seulement de faire durer le monde qu’il s’est créé, comme un défi au monde réel, comme si cette capacité mesurait à elle seule son habileté et sa créativité politiques.
Titre : Mais le JSF classique n’est-il pas déjà mort ?
Le JSF va devenir aussi une catastrophe américaniste et c’est de celle-là qu’on s’occupera en priorité.

Titre : Naissance de l’Amercian Way of War à Verdun, il y a 90 ans ?
Le concept américaniste de la guerre est un concept quantitatif et non qualitatif. Il s’agit d’écraser une armée par le poids de la machine pour faire plier la volonté d’un peuple. Il y a un rapport direct entre la machine de l’attaquant et la psychologie de l’adversaire. (…) La technologie est effectivement disponible à partir de la guerre de 1914, et la bataille de Verdun est le premier symbole puissant et sanglant de son usage massif pour forcer à la décision fondamentale. Ici, il s’agit des canons de Falkenhayn, là des bombardiers de LeMay, là encore des escadres de chasseurs d’attaque de l’OTAN de Wesley Clark ou des « forces de la coalition » de Tommy Franks en 2003 en Irak, ou de Tsahal au Liban à l’été 2006.

Tous les discours actuels sur la sophistication, la précision « chirurgicale », la modernité technologique, etc., représentent un nuage de fumée épandue sur la réalité.

Nous voici donc devant une crise majeure, fondamentale, du concept moderne de la guerre. Cette crise sera d’autant plus terrible jusqu’à être fondamentale que les acteurs principaux, du côté des fauteurs de guerre, - principalement la bureaucratie et tout ce qui va avec – n’ont absolument rien compris à l’événement et y comprendront de moins en moins. Les mesures préconisées et qui seront préconisées aggraveront les conditions de la crise. L’absence de défaite complète de la bureaucratie permet en effet d’arguer que cela n’a pas marché parce que la formule perdante n’a pas été appliquée avec assez de vigueur. L’une des premières recommandations faites par la bureaucratie et l’industrie israélienne devant l’échec du char Merkava au Liban a été la relance de la chaîne de production du char Merkava, dans une version plus blindée, plus lourde, moins mobile… La réalité a toujours tort face au virtualisme. (…) L’American Way of War n’est rien d’autre que la transcription bureaucratique et militaire de la mécanisation du monde. (…) La mécanisation instituée pratiquement comme philosophie de guerre entraîne une poussée déstructurant qui fait naître les mêmes résistances notamment au niveau psychologique. Les armées hyper-mécanisées, appuyées de plus en plus sur des soldats-techniciens, trouvent leur principal obstacle dans le patriotisme et la défense de la terre natale. C’était l’enjeu à Verdun. C’est un facteur dont Tsahal n’a pas tenu compte en attaquant le Hezbollah.

Titre : Cinq ans après.
Cinq ans depuis 9/11. Peu de choses en durée certes, un monde pourtant. Alors comment va le monde ? Eh bien, d’abord rien ne s’est passé comme les pensées conformes générales pouvaient le penser. Deux choses étaient annoncées urbi et orbi au lendemain du 11 septembre. C’est le contraire qui s’est produit. D’abord, 9/11 n’a pas du tout rapproché les USA du reste du monde, de ses alliés surtout ; ensuite, l’hyper-puissance américaniste n’a nullement confirmé et verrouillé ce statut. C’est une étrange séquence historique. Nul, parmi les experts, ministres et spécialistes de nos élites occidentales, ne serait aventuré à penser qu’en cinq ans, le statut, la réputation et la puissance de la grande Amérique seraient tombés aussi bas, et qu’ils seraient tombés aussi bas dans l’isolement, la détestation à peine dissimulés. C’est un de ces tours de passe-passe de l’Histoire qui laissent cois ceux qui croient que l’Histoire fonctionne selon les règles de l’humaine nature.

Ivan de Duve, le 13 novembre 2006.

 

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