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Site internet : www.politiquemagazine.fr

Numéro après numéro, le mensuel « Politique magazine » ausculte le mal institutionnel français et les soubresauts de notre société.
Panorama des derniers numéros…

Remontons haut dans le temps. Nombre de réflexions et d’analyses exprimées nous permettent de mieux comprendre nos temps présents et les mois qui vont suivre…

En première relecture « Octobre – Novembre- Décembre 2005 ! »

Octobre 2005 !


Presque un an me direz-vous.

Une première de couverture qui anticipe et prend de l’avance. « Quelle France après Chirac ? » « Portrait qui révèle un visage perdu, un regard absent ».

Rarement un président de la République aura moissonné autant d’humiliations.
Hilaire de Crémiers ne tire pas sur pas l’ambulance. « Après Jacques Chirac… »

Peu importe la personne, ses défauts ? Ses qualités ? Ses faiblesses ?
« La République, c’est d’abord un système » Et de tous les chapeaux- claque, « Languien » « Montebourgien » ou « UMPiste » tous les lapins du monde peuvent bien faire une danse du ventre pour nous vanter la prochaine République… Belle et bonne république à venir ?

« Mais pour quand et comment ? » s’interroge l’éditorialiste de « Politique magazine »

Et d’enchaîner sans laisser le temps de souffler aux esthéticiens de la république :
« L’idée républicaine a vieilli dans la saleté et le désordre et, aujourd’hui, la république n’est plus qu’un tas de loques. Tout le monde le sait. »

Hilaire de Crémiers, pour un peu, remplacerait Léon Daudet…

Mais toujours raison garder et de le rappeler à tous les portes plume hypocrites, frappées de cécité : « Pour eux point de doute, le bilan catastrophique de la Ve République, c’est la faute à Chirac ! » De Denis Jeambar de l’Express à Laurent Mauduit du Monde, un seul coupable :
« Accusé Chirac, levez-vous » ou « Jacques le Petit »…

Hilaire de Crémiers reste de marbre et pour lui la Bête n’est pas l’homme.
« Eh bien, l’un et l’autre de nos auteurs se trompent sur le point essentiel. Ils pensent, ils s’imaginent, ils feignent de croire pour les besoins de leur démonstration que Chirac est le pervertisseur du système. Ils en viennent à soutenir qu’il l’a créé. Ils le font dépendre de lui pour lui en imputer la responsabilité. Or, pas du tout. C’est le système qui a créé Chirac. »

Et ce n’est pas d’hier que ce système perverti même parfois les meilleurs…
« Non, tous les constituants depuis 1789, avec la même candeur naïve et la même sotte fatuité, n’ont jamais songé que leur théorie du pouvoir équilibré finirait toujours par quelque tyrannie déclarée ou cachée, par des coups d’Etat au service de clans, de gangs, de bandes de partisans. C’est qu’ils faisaient leur plan et posaient leur système sans tenir compte du principe majeur qui définit la souveraineté et la justice en France : une autorité régalienne, arbitrale et indépendante de tous partis, attachée au seul intérêt national. »

Démonstration imparable que notre histoire ne peut pas contredire : « … des Robespierre, des Bonaparte successivement au grand et au petit pied… puis des De Gaulle, des Mitterrand… comme des Chirac. »

Et de conclure, enfonçant sa plume comme un fer rouge :
« Non, ni Chirac, ni ses prédécesseurs ne se sont laissés entraîner par ce qu’il est trop facile d’appeler des « dérives monarchiques ». Mauvaise analyse et accusations dérisoires. Le bonapartisme qui, après Chirac peut se relever demain facilement dans un Villepin ou un Sarkozy, voire un Fabius ou une de ces grandes dames de la Sociale, n’est rien d’autre que la réponse naturelle qu’apporte le système républicain à sa difficulté existentielle fondamentale. Tous en ont d’ailleurs une vague conscience quand ils occupent la place qu’ils ne devraient pas occuper ; car la République en France n’a jamais été que l’Absence du Roi »

Octobre 2005 ? Pas une ride, pas un cerne ! Plus que jamais la démonstration fait mouche…

Dans ce numéro dont nous tenons à ne retenir que « l’intemporel » ou plus précisément que le « pérenne », l’article d’Yvan Blot « Tocqueville – A propos du bicentenaire » vient en point d’orgue. Il nous propose une relecture « politiquement incorrecte » de Tocqueville et est aidé en cela par quelques ouvrages de qualité : « Tocqueville » de Jacques Rollet (Ed. Montchrestien), « Tocqueville et la nature de la démocratie » de Pierre Manent(Fayard),
« Comprendre Tocqueville » de Jean-Louis Benoit (Armand Colin) et « Tocqueville aujourd’hui » de Raymond Bourdon (Odile Jacob).

Tout est dit et puissions-nous faire partager au plus grand nombre quelques vérités essentielles :
« Comme la Révolution française a semblé vouloir renouveler le genre humain plus que réformer la France, elle a allumé une passion que jusque là les révolutions politiques les plus violentes n’avaient jamais pu produire. Elle a inspiré le prosélytisme et fait naître la propagande. Par là enfin, elle a pu prendre cet air de révolution religieuse qui a tant épouvanté les contemporains ; ou plutôt elle est devenue elle-même une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite, il est vrai, sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui, néanmoins comme l’islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs. »

Y a-t-il un texte plus d’actualité ? A méditer sans tarder !

Ou encore :
« Il semble que si le despotisme venait à s’établir dans les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères : il serait plus étendu et plus doux et il dégraderait les hommes sans les tourmenter(…) ce pouvoir ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux dont le gouvernement est le berger. »

Auriez-vous encore quelques doutes ?

« Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés, ne ressemblera à rien de ce qui l’ a précédé dans le monde (…) Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont-ils emplissent leur âme. Chacun retiré à l’écart est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants, ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; il est à côté de ses concitoyens mais ne les voit pas ; il ne les touche et ne les sent point, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’ a plus de patrie. Au-dessus de ceux là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. »

Octobre 2005 ? Nous sommes au cœur du vrai débat… Débat qui sera passé à la trappe !
Et pour conclure, ne jamais manquer « Les Minutes de Jacques Trémolet de Villers »…

Ce numéro 34, d’octobre 2005, un numéro de référence pour les enjeux de 2007 !

Novembre 2005 !

Une première de couverture en chemin de ronde. Un militaire bien campé…
« Flux migratoires… Des barbelés ? »

Des barbelés serpentent pareils à la muraille de Chine…

Hilaire de Crémiers s’attaque au sujet, sans tabou :
« L’immigration : un problème d’Etat – Quand « le droit du sol » devient « le droit au sol »

L’été et l’automne avaient apporté leur moisson de morts qui de leur vivant rêvaient au paradis « européen »… Ceuta et Mellila étaient pointées du doigt sur toutes les cartes compassionnelles. Ces deux enclaves espagnoles en terre marocaine étaient devenues capitales de la honte. Le directeur de Politique magazine de rappeler :
« Tous les jours, des immigrés venus de tous les horizons périssent dans des camions, dans des déserts, au fond des mers. D’ailleurs, ces drames sont loin d’être finis. D’autres suivront aux mêmes endroits. »

Des morts par balles, les morts de l’Europe de Schengen… Et se souvient-on qu’alors pour faire le « sale travail », la Commission européenne était prête à offrir 40 millions d’euros au Maroc pour contrôler sa frontière ?

Hilaire de Crémiers, pas plus que toute personne sensée, ne disposait d’une boule de cristal.

Les chiffres sont là : Depuis le début de 2006, 26 000 clandestins africains sont entrés aux Iles Canaries par mer, dixit les autorités régionales. Et l’on ne compte plus les morts…

Il fallait que quelqu’un ose poser « …une question plus directement politique, celle-là : la France, quant à elle, peut-elle se laisser envahir par une immigration non maîtrisée au beau prétexte d’une citoyenneté fondée sur le droit du sol ? »

Et Hilaire de Crémiers de rendre hommage à François Baroin, ministre de l’Outre-Mer. La question était posée… désignant la France « lointaine » que beaucoup de politiciens feignent d’ignorer : Mayotte, la Guyane…
« Mais le Premier ministre a fait savoir que la question posée par son ministre de l’Outre-mer n’était pas à l’ordre du jour. Pas question de revenir sur le droit du sol. »

La mesure de la rigidité du dogme pouvait être prise… Dans l’esprit du Premier ministre Villepin, « Nation et République ne font qu’un. Ce sont des concepts généraux, universels, qui sont censés englober toute la réalité. Ils définissent la France et sa politique. Il est interdit d’en sortir. Il n’y a plus d’histoire. Il n’y a ni avant ni après. Il n’y a qu’un mythe et qu’il faut maintenir, surtout si on en fait un modèle et une épopée. »

Peu importe que le mythe ne soit plus adapté aux situations créées…

Et Hilaire de Crémiers de dénoncer le détournement du « droit du sol » en « droit au sol » en précisant sans mettre de gant : « C’est trop facile. C’est abusif. C’est destructeur. La nation française ne s’y retrouve pas, les étrangers non plus, et encore moins ceux qui parmi les immigrés veulent ou voudraient précisément devenir Français. »

Et la pirouette génère son lot d’avantages…
Toujours recoller aux fondamentaux.
Qu’est ce que la nationalité ?

« La nationalité, comme son nom l’indique, définit une origine. Et, sinon une origine, au moins une allégeance, qui peut à sa manière devenir origine. Le mot « nation » et le mot « naître » sont de même étymologie. Ils ont une signification profonde. Il faut se garder de les dénaturer. Non point pour être exclusif. Mais pour définir. De peur de tout perdre. Et, d’ailleurs, il a toujours été admis qu’il est des manières de naître spirituelles autant que charnelles. Mais à tout confondre, on risque de tout détruire. La république ne connaît que l’individu, fort peu les familles, encore moins les provinces, et point du tout la civilisation. Elle ne traite qu’avec un individu interchangeable, universel, abstrait, sans origine et sans destinée. »

Ce n’est pas là un appel à tout rejet ; c’est avant tout un constat et une mise en garde. A tout détruire qu’aurions nous à offrir et à partager ?


Et de conclure en entrebaîllant une petite fenêtre :
« … la partie est pour le moment perdue. L’immigration sauvage continuera de plus belle en dépit de toutes les politiques. Il faudrait aller au fond des choses et personne ne le veut. Les causes profondes de cette instabilité ne sont jamais dites ; cela supposerait des repentances. Et, en particulier, de la part de la République française. Il faudrait reconnaître que la décolonisation, telle qu’elle a été faîte, a été un échec. Et que le traitement de l’Afrique qui a suivi, a été encore pire… »

Nous ne sommes plus à une repentance près ! Simplement nous ne faisons jamais tout à fait les bonnes, une fois ne serait pas coutume…

Tout dire. « La République n’intègre pas. « Le pacte républicain » n’est qu’une formule pour politiciens : il ne contient aucune force d’amour civilisationnel capable d’attirer, de conquérir les esprits et les cœurs. Il y aurait, pourtant, bien des décisions à, prendre qui justifieraient tout autant et aussi d’immenses largesses que de nécessaires rigueurs. L’immigration est une affaire d’Etat. Le problème est que nous n’avons plus d’Etat. »

Requiem pour la république…

Novembre 2005 ? Tout, au « fond », demeure en l’état…

Le 18 octobre 2005 nous prenions discrètement la mesure des signes avant-coureurs… (voir l'article : Certains y verront les signes avant-coureurs du « Camp des saints »…)

Et toujours de bons articles : Jean de la Faverie avec « Jeune droite, Vieille droite – Une lutte républicaine » ou « Guerres picrocholines » Bataille ouverte entre Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers… Gilles Varange « Un axe Moscou- Téhéran- Pékin face à Washington »
Contre-feux contre le « Grand Moyen-Orient »…

Décembre 2005 !

un numéro qui nous à fait chaud au cœur !
En première de couverture : « Les cendres de la haine » et « Les feux de la charité »

Ruines fumantes d’une politique de perpétuels apprentis sorciers et portrait d’un homme jusqu’ « au boutiste » : Le Bienheureux Charles de Foucauld
Nous titrions le 23 novembre : « Les écouteurs dans les oreilles qu’écoutent-ils comme petite musique de nuit ? » et « Un homme voyait clair en 1916, aujourd’hui il est bienheureux » (cliquer sur les liens...)

La « haine » couvait depuis bien longtemps attisée par de réelles injustices mais aussi par d’irresponsables faiblesses et des décennies d’errements.

L’éditorial tirait juste en mise en bouche : « Mais à vouloir apaiser la haine en disant que la France est haïssable et en inscrivant ce dégoût de soi dans l’enseignement, on se dirige nécessairement vers le pire… ». Un goût qui ne peut être qu’amer.
Et l’analyse d’Hilaire de Crémiers dans le numéro de Novembre rebondissait sur les cendres chaudes : « La République n’intègre pas. « Le pacte républicain » n’est qu’une formule pour politiciens : il ne contient aucune force d’amour civilisationnel capable d’attirer, de conquérir les esprits et les cœurs. Il y aurait, pourtant, bien des décisions à, prendre qui justifieraient tout autant et aussi d’immenses largesses que de nécessaires rigueurs. »

Le directeur de Politique magazine n’en demandait pas tant. Tout lui était apporté sur un plateau fumant et sans jeter de l’huile sur feu, il ne pouvait que marteler encore une fois :
« Il n’y a plus de France et de Français, plus d’histoire de France, plus aucune vision d’avenir. La citoyenneté ne se rattache plus à un pays, à une histoire, à un destin, donc à des mœurs et à une civilisation ; il n’est plus rien demandé à des gens qui vivent en France et de la France et qui sont de nationalité française sur le papier. Il ne reste plus qu’un « pacte républicain» qui repose sur une contradiction majeure et qui explose de toutes parts. »

Tristesse et amertume. Hilaire de Crémiers ne répond pas à la « haine » par une autre forme de « haine ». Il pèse le gâchis. Et subodore des gâchis encore plus grands à venir…

Pourtant. Le désespoir est en politique la pire des sottises…
Toujours chercher la voie possible.
« En fait, il conviendrait d’entreprendre une audacieuse politique africaine » Traiter les problèmes à leur source…

« Enfin, à l’intérieur, il faut restaurer l’amour de la France. Le premier des crimes nationaux, c’est que les Français ne s’aiment pas eux-mêmes. On leur fait idolâtrer des ectoplasmes qui tiennent lieu de religion républicaine. Notre éducation n’a rien de nationale, ni notre politique, ni d’une manière générale, les concepts qui habitent les esprits de ceux qui nous dirigent. »

Grand plaidoyer pour l’amour de la nation, cet amour qui a fortement lié entre eux des hommes pourtant si différents.

Et d’asséner in fine :
« Comment de jeunes immigrés voudraient-ils, dans un pareil cadre, se sentir Français ?… C’est là que gît le problème. S’il n’est pas résolu, rien ne servira à rien. Le seul espoir sera la fin du régime. »

Décembre 2005 ? La haine reste intacte…
Et dans ce numéro des plumes « Premier couteau » !

Pour Jean-François Mattéi, la barbarie n’a pas de secret : souvenons nous de son excellent « Allegro Barbaro » dans Le Figaro… que nous reprenons intégralement en fin de dossier.

« Du renoncement de l’Etat à la régression barbare ». Tocqueville est encore une fois au rendez-vous. Est-il besoin de rappeler qu’il pressentait cette barbarie douce ?

Et ne pas oublier Bernanos !
Que nous martèle Jean-François Mattéi ?

« On est en droit de parler de « barbarie » quand les actes et les paroles des acteurs sociaux régressent vers la force brute, l’insensibilité, et finalement l’indifférence, ôtant ainsi tout sens à la vie en commun. La responsabilité en incombe à l’Etat bien plus qu’au « modèle républicain » dont les discours officiels agitent l’oripeau faute de vouloir l’enseigner et de pouvoir l’imposer. »…

« C’est ce qu’avaient pressenti aussi bien Albert Camus et Hannah Arendt qu’Alexandre Soljenitsyne quand ils considéraient le déclin du courage comme le trait politique majeur des sociétés contemporaines. »

Mettre les points sur les « i »… Jean-François Mattéi excelle dans cet art…

Christian Julienne apporte sa pierre dans un article à couteaux tirés : « Pour une autre politique de la ville et de l’habitat »

Il convient aussi de ne pas passer sous silence la participation de « Nelaton » avec « Emeutes en banlieue- Vers une nouvelle nation autour de la Nation ? »
Un peu « air du temps »… La misère et le désoeuvrement ne font pas une nation…

Mais nous acquiessons à : « On meurt pou son Roi, pour sa religion, ou sa patrie : cela s’est toujours vu dans l’histoire. On ne meurt pas pour sa carte d’assuré social ou pour la déclaration des droits de l’homme ! »

Décembre 2005 ? Plus que jamais d’actualité !

Portemont. – A suivre-, d’urgence !,
le 4 octobre 2006


Allegro Barbaro

Les émeutes de Clichy-sous-Bois, depuis le 27 octobre, bientôt étendues à d’autres villes du département, et l’assassinat d’Épinay-sur-Seine, le même jour, sur le fond des violents conflits qui paralysent Marseille depuis plus d’un mois, mettent en lumière quatre traits accusés de notre société. Dans leur exaspération mutuelle, ils nous incitent à nous interroger sur l’état présent du modèle français qui dérive – allègrement – vers la barbarie, c’est-à-dire la régression intellectuelle et sociale. Sa spécificité tient à la conjonction de la banalisation de la violence, de la trahison de la langue, du renoncement de l’État et de la démission des élites responsables.

1. la banalisation de la violence : Incivilités quotidiennes, violences sur les personnes et les biens, agressions physiques et sonores, trafics de stupéfiants, cocktails Molotov sur les forces de l’ordre, cailloutages des policiers et des pompiers, incendies volontaires, règlements de compte et assassinats crapuleux : la litanie de la violence s’amplifie à un point tel, dans certains quartiers réputés « difficiles », que l’on ne doit plus parler de guérilla, mais bien de barbarie urbaine. Sa banalisation, confortée par une constante médiatisation, dissimule son caractère pathologique qui, de métastases en métastases, risque d’infecter la société tout entière. Il n’est plus possible de la considérer comme l’exception qui confirmerait la règle de la démocratie, c’est-à-dire la primauté du droit, mais comme la règle, et même la loi, qui gouverne les banlieues, à savoir la loi du plus fort.
Personne n’ose réfuter les statistiques officielles dont nul n’ignore qu’elles sont sous-évaluées. D’après l’Institut des Hautes Études de la Sécurité, 31% des violences physiques seulement font l’objet de dépôts de plainte. Quant aux violences sur les biens, leur étiage est toujours aussi élevé même si la police se félicite du fait que, dans l’agglomération lyonnaise, 800 voitures seulement ont été incendiées de janvier à septembre, ce qui représente une baisse de 8% par rapport à la même période de l’année précédente. Dans la Seine-Saint-Denis, vingt à quarante véhicules sont incendiés chaque nuit, et l’on nous annonce que 9000 voitures de police ont été caillassées depuis le début de l’année. Dans la région de Strasbourg, certains ont pris l’habitude de fêter Noël, non plus autour de l’âtre, mais autour des carcasses de voitures calcinées. On ne compte plus, enfin, les écoles vandalisées, souvent dès la maternelle, ou les Maisons associatives pillées.
Le plus étrange, devant ces déchaînements de violence dont personne ne s’accorde sur les causes exactes, et encore moins sur les remèdes, est la placidité avec laquelle les responsables politiques et les acteurs médiatiques prennent la mesure, ou la démesure, de ces événements. On semble assimiler ces explosions sociales à des catastrophes naturelles, à ce titre inévitables, comme si notre vie commune restait indifférente au spectacle dramatique qu’elle se donne à elle-même. Rien ne devrait pourtant être indifférent à une démocratie dont le premier commandement est celui de la sécurité des personnes et des biens. Les habitants des beaux quartiers, ceux que protègent leur richesse, peuvent regarder d’un œil distant ou apitoyé les malheurs des quartiers pauvres, ravagés par l’inquiétude, la violence et l’abandon. Ils ne sauraient oublier que ceux qui y vivent ont un autre regard sur leurs voitures brûlées ou sur leurs immeubles vandalisés. Certains seraient bien avisés d’aller croiser un tel regard.

2. la trahison de la langue : Quand on n’ose plus regarder les choses en face, on prend la parole pour mieux les occulter. C’est dire qu’en politique l’euphémisme est un hommage du vice à la vertu : à force d’euphémiser la langue, pour son confort intellectuel, on en vient à la trahir. La manipulation sémantique n’est pas nouvelle, Thucydide le constatait déjà à l’occasion des guerres civiles en Grèce : « les hommes en vinrent, pour qualifier les actes, à modifier arbitrairement le sens habituel des mots ». Tout ce qui relève de la « guerre civile » - comment qualifier autrement ce qui se passe dans les banlieues quand les représentants de l’État sont considérés comme des ennemis ? – est bien, selon l’historien grec, « une école de violence ». Elle tend à transformer la mentalité des gens par un déni de la réalité qu’ils vivent et par un déni parallèle de la langue qui l’exprime en une sorte d’insurrection verbale. C’est ainsi, lisons-nous, que l’audace insensée passa pour du courage, l’attentisme prudent pour de la frayeur et la modération pour le masque de la lâcheté (La Guerre du Péloponèse, III, 82).
Appliquons ces modifications du sens habituel des mots aux violences que nous connaissons dans les banlieues urbanisées et en d’autres lieux. On ne parlera plus en France d’« émeutes », mais d’« actions de harcèlement »; de « délinquants », mais de « jeunes » ; de « policiers », mais de « provocateurs » ; de « trafic de stupéfiants », mais d’« économie parallèle » ; d’« acte de piraterie », mais de « détournement de navire » ou de « récupération de bien national » ; de « zones de non-droit », mais de « quartiers sensibles » ; d’« atteinte au droit du travail », mais de « mouvement de revendication légitime », etc.
Par peur d’affronter les difficultés de notre société, on n’ose plus appeler un chat un chat et Rollet un fripon, en oubliant que, selon Boileau, on ne peut rien nommer « si ce n’est par son nom ». Les beaux esprits s’offusquent lorsque le ministre de l’Intérieur parle de « racaille » et de « tolérance zéro », ou bien se scandalisent de son discours « ultra-répressif » et de sa tonalité « volontariste » et « martiale ». Faut-il alors ne pas « réprimer » les actes racistes et les exactions antisémites ? Faut-il abandonner dans les domaines du chomage, de la maladie et de la pauvreté, toute « volonté » politique au profit d’une aboulie sociale ? Ou devons-nous plutôt respecter, avec la rectitude des mots la justesse des choses ? M. Montebourg s’étonne que M. Sarkozy utilise des termes dégradants pour ceux à qui ils s’adressent. Mais il ne se demande pas si ces termes conviennent ou non à des trafiquants, des incendiaires et des criminels. Le mot de « racaille » signifie, pour le député socialiste qui a consulté son dictionnaire, « populace méprisable ». Mais qui est le plus à blâmer : celui qui est indigne de considération pour ses paroles ou celui qui est digne de mépris pour ses actes ?

3. le renoncement de l’État : Ce qui est en tout cas en cause, dans cette escalade de violences, c’est l’existence d’un espace public que tous les citoyens d’une même république pourraient partager et respecter. Il est de la responsabilité de l’État d’instaurer un tel espace, par son action législatrice, ou de le restaurer, par son action éducatrice, tout en assurant la sécurité des personnes et des biens, par une double action préventive et répressive. Or, depuis plusieurs décennies, les différents gouvernements ont renoncé à maîtriser ces violences qui sont autant dirigées contre les particuliers que contre la puissance publique elle-même.
En abandonnant à des bandes organisées ou volatiles le monopole de la violence physique légitime, pour reprendre la définition de Max Weber, l’État renonce à exercer sa fonction régalienne comme à assurer la sécurité de ses citoyens. Tous les théoriciens de l’État moderne, depuis Machiavel, Bodin ou Hobbes, l’ont identifié à une « puissance absolue et perpétuelle », ce qui est la définition même de la res publica pour Bodin, laquelle se distingue radicalement des autres ensembles communautaires dont on dénonce parfois les « replis » : clans, tribus, races, sectes religieuses, bandes etc. L’État est donc, par essence, le dépositaire et le maître des forces armées et des forces de polices. Non qu’il soit un État de police, comme certains le lui reprochent en songeant aux époques où l’arbitraire du prince régnait sans limites ; il est un État de droit lorsqu’il se comporte envers ses propres citoyens comme envers des sujets de droit pour sauvegarder leur liberté et leur égalité devant la loi.
On peut douter que l’État, la démocratie et l’espace public demeurent indemnes devant les violences endémiques qui ravagent la société. Lorsque, par calcul, par faiblesse ou par impuissance, on laisse proliférer les zones de non-droit ; lorsque la police ou les CRS qui représentent l’État sont interdits d’entrée dans certains quartiers ou sont dénoncés comme des provocateurs ; lorsque, enfin les pompiers eux-mêmes, parfois les médecins, sont menacés et agressés dans leur fonction d’assistance, il faut bien conclure à une sorte de dépérissement de l’État. Son autorité n’est plus ici défiée ou bafouée, mais bien détruite. L’État de droit se soumet insensiblement à l’état de fait lorsque ceux qui en ont la charge n’ont plus le courage de dire ce qui doit être dit et de faire ce qui doit être fait. C’est ce qu’avaient pressenti aussi bien Hannah Arendt qu’Alexandre Soljenitsyne quand ils considéraient « le déclin du courage » comme le trait politique majeur des sociétés contemporaines.
4. la démission des responsables : La trahison de la langue et la perte du courage conduisent invinciblement les hommes qui assurent de hautes responsabilités, en d’autres termes les élites proclamées, à se démettre de leur vocation première : celle d’être appelés à répondre de leurs paroles et de leurs actes. En premier lieu, devant les plus faibles et les plus démunis. Or, il est irresponsable de continuer à qualifier de « jeunes » ceux qui sont des délinquants, en jetant ainsi l’opprobre, d’une part sur toute une classe d’âge, d’autre part sur tous les jeunes gens qui habitent les quartiers pauvres. Lorsque M. Julien Dray déclare que « des centaines de jeunes » sont victimes de discrimination, et que « ce ne sont ni des voyous ni des racailles », il fait preuve de la même irresponsabilité que SOS Racisme qui dénonce « l’amalgame fait entre jeunes des quartiers et délinquants ». Car c’est en fait l’utilisation générale et systématique du terme de « jeune » qui favorise l’assimilation des habitants des cités avec ceux qui, jeunes ou moins jeunes, sont effectivement, et non pas nominalement, des délinquants. Personne n’a jamais eu l’idée de culpabiliser l’ensemble des habitants des banlieues violentées. Ce sont précisément les habitants de ces banlieues qui sont les victimes quotidiennes de toutes ces exactions.

4. Il est tout aussi irresponsable de minimiser les violences de Clichy-sous-Bois et d’autres cités, en en faisant porter le poids sur un ministre de la République, et non sur leurs auteurs, comme l’a fait un ancien Premier ministre de la République en accusant M. Sarkozy d’instaurer « un climat terrible » dans les banlieues. Il est encore plus irresponsable, et indigne, d’instrumentaliser la mort de deux jeunes gens affolés et réfugiés dans un transformateur de l’EDF pour mettre en cause la police, le gouvernement et l’État, alors qu’il s’agit d’un accident malheureux. Il est enfin, non seulement irresponsable, mais injuste, et pour tout dire, scandaleux, de faire deux poids et deux mesures lorsqu’on prétend parler au nom de la compassion et de la justice.

Une marche de 500 personnes, en mémoire des deux jeunes gens électrocutés, à la suite d’un accident, a eu lieu à Clichy-sous-Bois en présence du maire de la commune. On ne sache pas qu’une même émotion ait conduit les habitants d’Épinay-sur-Seine et, plus généralement, les médias, à accorder le même hommage au père de famille de 56 ans qui est mort massacré en 90 secondes, sous les yeux de sa femme et de son enfant, à la suite d’un assassinat. Lui non plus n’avait rien à se reprocher, hormis le fait de prendre une photo d’un lampadaire avec un appareil numérique. Il sera mort pour rien, sans susciter de réactions de ces responsables patentés qui ne se sentent, et ne se sentiront jamais, ni responsables ni coupables.

Jean-François Mattéi
Institut Universitaire de France

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