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Que de glace ! Que de glace ! Et pourtant nous avions chaud au cœur…
Appréhender le temps qu’il faisait il y 400 000 ans, bientôt 800 000 ans… Et tenter de percer le temps que nous réserve notre futur proche… Comprendre les enjeux de nos temps si difficiles. Grâce aux Professeurs Claude Lorius et Jean Malaurie, nos regards se portaient vers les pôles. Et Son Altesse Royale le Prince Jean de France, duc de Vendôme était de la partie… Le Muséum National d’Histoire Naturelle, la Société de Géographie, la Société des Explorateurs Français et l’Association Gens de France nous avaient invités aux conférences-débats « Regards vers les pôles ».
Nous pouvions apprécier la qualité de la restauration de ce prestigieux bâtiment construit par Edmé Verniquet en 1788 et qui depuis 2005 renoue avec sa tradition de cours publics ouverts à tous.
Et un tel lieu ne pouvait pas avoir
de meilleur hôte que le Professeur Henry de Lumley. Avec simplicité et non sans émotion, le Professeur de Lumley nous présentait les trois intervenants : S.A.R. le Prince Jean de France, duc de Vendôme, le Professeur Claude Lorius, Membre de l’Académie des Sciences, Directeur de recherche émérite au CNRS et du Laboratoire de glaciologie et de géophysique de l’environnement, et le Professeur Jean Malaurie, Directeur du Centre d’Etudes Arctiques, Président-Fondateur de l’Académie polaire d’Etat – Saint-Pétersbourg… Le Professeur de Lumley ne manquait pas l’occasion de rappeler qu’à un jet de pierre, dans la grande galerie de l’évolution, étaient exposés les legs du duc d’Orléans. Bon sang ne saurait mentir… Tout autant passionné par les sciences, les fouilles ou les découvertes que son arrière-grand- oncle, le Prince Jean devait prendre la parole… « En Arctique, sur les traces de Philippe VIII d’Orléans »
Nous partagions son émotion, la découverte de la flore, les rencontres avec la faune et le subtil diaporama que nous projetait le duc de Vendôme valait tous les commentaires. Ours blanc, bœuf musqué, lièvre arctique, tous étaient au rendez-vous. Les noms se gravaient dans notre mémoire : le glacier Monaco, le cap Philippe qui ne sera pas atteint, l’île de France, les terres de France… Le Groenland et le fjord du roi Oscar… Les cartes s’étalaient devant nos yeux telles des cartes au Trésor… Et nous avons trinqué en pensée
avec le prince Jean lors de son passage du 80e parallèle…
Voyage d’aventure, quête pour mieux comprendre un sujet qui est sur les devants de l’actualité et qui passionne le duc de Vendôme, ce voyage était aussi un voyage de fidélité. En ce temps-là, entre 1895 et 1910, nombreux étaient les Princes navigateurs qui voyageaient pour la renommée de leurs pays. Et le duc d’Orléans était de ceux-là, même si la République le boudait… La Grande Galerie de l’Evolution peut encore en témoigner ! Mais Dame Providence n’ignore pas ce Grand Nord et sa nature inhospitalière : un fjord inconnu était découvert par cette expédition commémorative, un fjord ouvert sur deux côtes, véritable chenal délimitant une île qui ne demande plus qu’à recevoir un nom… Vendôme ! ? Un grand merci, Monseigneur, pour ce beau récit de votre voyage, 100 ans après celui du duc d’Orléans.
Si le récit de ce beau voyage nous avait réchauffé les cœurs, le Professeur Claude Lorius se tenait en embuscade. Est-il besoin de présenter un des grands maîtres « es glaçon » ? La destinée des grands hommes
tient parfois à une simple annonce : Deux ans plus tard, fraîchement "initié", au Groenland, à "une science récente", la glaciologie, le voilà tel une marmotte, hivernant avec deux compagnons à la Station Charcot, une base lilliputienne plantée à 2 400 mètres au-dessus de l’inlandsis antarctique. La mission a trois buts: réaliser un bilan radiatif de la surface, échantillonner les couches d’été et d’hiver et déterminer l’accumulation de la neige et la température in situ. Un programme chargé, mais l’occasion rêvée d’approcher, pour la première fois, un désert d’un froid indicible, d’une compacité extrême, et d’être conquis par cette immensité "impitoyablement hostile". Et pour être conquis, Claude Lorius le sera au-delà de toute espérance… Après plusieurs campagnes d’été, Claude Lorius dirige en 1965 l’hivernage à la base côtière de Terre Adélie et pratique des carottages d’une centaine de mètres dans la glace venue de 1000 kilomètres et marquée par une moraine. Tout en commençant à s’intéresser aux bulles d’air contenues dans la glace…
Fin 1974, Claude Lorius part respirer l’air sec et tranchant du Dôme Concorde, dans les régions centrales de l’Antarctique, qu’il retrouve en 1977. La glace qu’il exhume de 900 mètres de profondeur affiche 35 000 ans d’âge et permet à la communauté scientifique d’approfondir ses connaissances sur la culmination du dernier âge glaciaire (- 20 000 ans), la déglaciation et la période chaude actuelle qui dure depuis 10 000 ans. Les conclusions rendues par les chercheurs suisses et français sont détonantes : il y a 20 000 ans, les teneurs de l’atmosphère en gaz à effet de serre (dioxyde de carbone et méthane) étaient sensiblement plus faibles que celles de la période chaude ! Pour conforter cette "trouvaille", encore faut-il remonter plus avant dans le temps, traverser toute la période glaciaire et atteindre l’interglaciaire précédent qui a pris place voilà plus de 100 000 ans.
Une autre série d’échantillons, heureusement, existe à la station Vostok, le pôle le plus froid sur la Terre (- 70° C, en moyenne, l’hiver, avec des pointes à - 89° C; - 40°C, l’été), le plus éloigné des côtes (1 400 km), le plus inaccessible. Bref, le point mythique pour tout polaire où une poignée de techniciens des Expéditions antarctiques soviétiques forent l’inlandsis depuis la fin des années 1950 et ont atteint une profondeur de 2 200 m. Grâce au soutien de l’Institut arctique et antarctique de Léningrad, de l’Institut de géographie de Moscou et de la National Science Foundation (américaine), Claude Lorius, avec deux compagnons, pose le pied sur ce bout de planète gelé fin 1984, en pleine guerre froide. "Les conditions de travail étaient rustiques et il fallait ménager son cœur ", se rappelle-t-il, mais la moisson glanée par le carottier comble ses espérances : "Pour la première fois, nous disposions d’une série non perturbée par l’écoulement de la glace couvrant 150 000 ans, soit l’ensemble du dernier des cycles climatiques qui caractérisent le Quaternaire".
De retour en France, le butin (2 000 échantillons représentant 3 tonnes de carottes), sur lequel s’affaire une escouade d’experts, livre ses secrets. Autant de "premières" qui barreront la Une du magazine Nature en 1987 et confirmeront la versatilité multi-millénaire du climat terrestre : "Une longue période glaciaire a pris place entre l’interglaciaire actuel et celui qui existait il y a environ 120 000 ans. La mesure d’un nouveau paramètre (l’oxygène 18 dans les bulles) nous a également permis de corréler les variations de la température avec celles obtenues à partir des sédiments marins : périodes glaciaires et interglaciaires ont entraîné des variations périodiques du niveau des mers de 120 mètres". Autre "scoop" de poids : à ces coups de chaud et froid, imputables aux (faibles) variations périodiques de l’énergie reçue par la Terre en fonction de sa position par rapport au Soleil, correspondent d’intenses fluctuations de la composition de l’atmosphère en gaz à effet de serre. "S’agissant du dioxyde de carbone (CO2), explique Claude Lorius, les concentrations ont augmenté de 40 % durant la dernière déglaciation. Quant à celles de méthane (CH4), elles ont doublé". Impossible, naturellement, d’attribuer cet effet yoyo à l’activité humaine : "Les fluctuations du CO2 sont régulées par les océans, à travers des processus physiques, chimiques mais aussi biologiques, le monde vivant participant ainsi à l’évolution du climat. Depuis des centaines de milliers d’années, températures et concentrations en aérosols et en gaz à effet de serre varient entre des maxima et des minima relativement constants. Le climat terrestre s’auto-contrôle naturellement pour évoluer entre deux états stables bien définis". Mais force est de constater que "les teneurs actuelles en gaz à effet de serre n’ont pas d’équivalent au cours des dernières centaines de milliers d’années et sont directement liées à l’impact anthropique sur la composition de l’atmosphère". Une prise de conscience forgée "à travers le regard des glaces" qui ont enregistré d’autres impacts des activités humaines et qui a conduit Claude Lorius à répondre, au fil des ans, aux besoins des médias (livres, conférences, émissions radio et télévisées), tout en s’impliquant "dans une réflexion des académies françaises autour des thèmes climat, énergie et société". Un "vaste sujet", plaide-t-il, "où le savoir devra fonder une action arbitrant des approches écologiques, économiques, sociales et internationales divergentes. Le signal d’alarme que nous avons tiré a été entendu, et pour certains problèmes, ozone par exemple ou plomb des essences, des choses se sont arrangées. Mais dans de nombreux autres cas, le climat par exemple, on en est resté aux déclarations d’intention. Il faut maintenir la pression pour que soient développées de nouvelles technologies et que changent les mentalités – grâce aux médias ? – ce qui est plus facile à dire qu’à faire." Le regard éternellement tourné vers les hautes latitudes qui lui sont à jamais "entrées dans le cœur", vers le royaume des glaces, du pétrel des neiges et du manchot empereur, Claude Lorius avoue avoir été guidé, tout au long de sa carrière, par "le goût de campagnes polaires différentes. J’ai hiverné, fait des raids, dirigé une base, entrepris une série de forages… "Aujourd’hui, ce parcours me paraît scientifiquement cohérent, mais je n’arrive pas tellement à comprendre pourquoi ". D’autres s’en chargeront, sans peine… Ultime aveu de ce "nomade" dans l’âme : "Mon dernier voyage en Antarctique remonte à 1998. Je n’y retournerai plus. J’y ai fait tant de choses que je ne veux pas avoir des regrets. Mais je suis convaincu que les archives glaciaires n’ont pas encore livré tous leurs secrets et que les progrès technologiques, couplés à l’imagination des chercheurs, ne vont cesser d’ouvrir de nouvelles voies de recherche…". Le Professeur Claude Lorius ? Vingt-deux
campagnes d’été et d’hiver sur les calottes
polaires… Lire ses ouvrages : « Glaces de l’Antarctique »
: une mémoire, des passions, aux éditions Odile Jacob (1991),
et « L’Antarctique » (avec R. Gendrin, aux
éditions Flammarion (Collection Dominos, 1997). Le Professeur, attentif à tout,
fait peaufiner l’éclairage de l’Amphithéâtre,
prêt à nous transporter vers – 89 °… au cœur
de l’Antarctique.
Nous écoutons et comme toujours avec un tel professeur, nous nous sentons savant. « La glace est un témoin, c’est aussi un acteur. La banquise réfléchit 90% de l’énergie que nous recevons du soleil. La glace amplifie le réchauffement ou le refroidissement de la planète. » Et la glace peut nous livrer ses secrets. Claude Lorius l’apprivoise et s’entretient avec elle. Il lui parle comme le capitaine Haddock parle parfois à son whisky. Mais ce sont les glaçons qui livrent les secrets… Alors que tout le monde lève le nez au ciel cherchant le trou d’ozone et devise sur l’effet de serre maudissant méthane et gaz carbonique, Claude Lorius creuse la glace, « carotte » dans les profondeurs des pôles. Tout est dans la « carotte », petit cylindre de glace de 10 cm de diamètre… Et la « carotte » livre ses secrets dévoilant l’air d’antan, les températures et de précieuses poussières. A 3260 mètres sous la glace, nous serons 800 000 ans en arrière…
La planète se réchauffe-t-elle ? Oui ! « 90% des glaces terrestres reculent. » « Les conclusions tirées des archives glaciaires conduisent… à penser que la planète devrait sensiblement se réchauffer au cours du XXIe siècle, au risque d’affecter les ressources en eau, l’agriculture, la santé, la biodiversité et d’une façon générale, les conditions de vie des humains… » Oui, nos temps s’annoncent difficiles. Notre Quaternaire n’a pas fini de nous surprendre. Qui sont les responsables ? La modification du climat résulte de phénomènes naturels : variations de l’énergie solaire, éruptions volcaniques… Mais nous avons notre part de responsabilité. « Méthane et gaz carboniques expliquent 40% de l’amplitude des variations de température ». De l’an 1800 à nos jours, la population a été multipliée par 4 et pour la même période notre consommation d’énergie a été multipliée par 40. « On est sorti de l’échelle à l’intérieur de laquelle la terre pouvait récupérer… » Les solutions ? Il n’y a pas de solution-miracle… Le problème est politique et le Politique retrouve tout son sens… Les déclarations de bonne volonté ne manquent pas,mais la volonté se heurte aux réalités politiciennes. Le temps est toujours trop court entre deux élections… et les promesses électorales ne sauraient prendre les électeurs à rebrousse-poil ! Le Professeur Lorius ne baisse pas les
bras,mais la note finale est pessimiste : Un moment fort, le condensé d’une vie de passion. Les nombreuses distinctions – Prix Humboldt, Belgica, Italias, Tyler…- témoignent de la reconnaissance du monde scientifique. Des regrets Professeur ? Un seul : En 1985, lors d’une expédition avec une équipée « soviétique » vers Vostok, le bateau est pris par les glaces. Il faudra l’intervention d’un brise-glace soviétique venu de l’autre bout du monde pour libérer le bateau. Notre Professeur n’a pu attendre et il quitta ses compagnons à contrecœur… Peu de temps après, tous les membres de l’expédition seront déclarés : « Héros de l’Union Soviétique »… Soyez rassuré, Cher Professeur, vous resterez pour nous « le Héros des Glaces » et les glaçons dans notre whisky seront toujours là pour nous le rappeler ! Pour en savoir plus : La place, encore toute chaude, était
cédée au Professeur Jean Malaurie. Et comme tout chevalier Jean Malaurie
a un Maître. Un Maître ? Non, trois !
En deux mots, l’homme du Grand Froid. Et notre Professeur entre dans l’intimité des Inuit… Pas moins de 31 missions solitaires consacrées à l’étude de ces populations du Groenland à la Sibérie ! Et ne pas oublier qu’il est le premier Français et le deuxième homme au monde à avoir atteint le Pôle géomagnétique Nord… Et dans la tête de Jean Malaurie
résonnent les mots du Dernier roi de Thulé : Mais écoutons le Professeur Jean
Malaurie. Le Chevalier de Thulé ne peut
pas ne pas évoquer son combat contre la base américaine
de Thulé :
Le Professeur en appelle à l’obstination,
obstination qui nous manque tant… «
Une autre histoire pourrait alors commencer… » Le Groenland
ne fait pas partie de l’Europe… Mais les enjeux sont présents à son esprit :
Le Professeur Jean Malaurie rappelle
de sa voix grave les vérités les plus simples : Rattrapés par le temps, il fallait
nous séparer, la tête encore pleine des défis à
relever. Pour en savoir plus : Portemont, le 1er juillet 2006
Liens vers Thulé : http://www.icrainternational.org/actualites/index.php?id=13 http://www.astrosurf.com/lombry/accidents-nucleaires-militaires2.htm |
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